‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 189 sur 229 · MASSACRES DANS LE MIDI · texte numérisé non relu

MASSACRES DANS LE MIDI

porte de la maison où était réfugié le maréchal. Malheureusement il n'était pas encore connu du peuple, sa belle contenance n'eut pas tout l'effet qu'elle devait produire. La première relation portait que le maréchal, pour ne pas tomber dans les mains de la populace, s'était lui-même tiré un coup de pistolet; mais il fut bientôt avéré que ses assassins étaient montés sur le toit de la maison et avaient pénétré jusqu'à lui. Ce fait atroce coïncidait avec les troubles du département du Gard, plus spécialement avec ceux de la ville de Nîmes, où les violences prenaient de moment en moment un caractère plus redoutable. Là en effet, aux dissentiments politiques, se joignaient les querelles religieuses. La vieille haine des catholiques et des protestants s'était rallumée dans toute sa force; les premiers, plus généralement réputés royalistes, prenaient avantage du succès de leur cause pour écraser les seconds, qui, pendant les Cont-jours, avaient déployé un grand zèle en faveur de Napoléon. Après le désastre du duc d'Angoulémc, leur conduite avait été odieuse envers les volontaires royaux retournant dans leurs foyers. On en citait deux, entre autres, qui avaient été massacrés, en passant par le bourg d'ArpaiUargues. Ces faits admis et reconnus, il est impossible de ne pas trouver que les représailles ont surpassé outre toute mesure la première agression, et que pendant plus de deux mois le sang des protestants a été répandu dans les rues de Nîmes et dans tout le département du Gard avec une cruauté déplorable.

Cette guerre civile, à la fois politique et religieuse, était d'autant plus grave et plus inquiétante pour le gouvernement royal que les étrangers eux-mêmes en étaient fort impressionnés. Les Anglais surtout faisaient entendre à ce sujet des plaintes fort répétées et les plus amères. Ils se faisaient un point d'honneur qu'on ne pût les accuser, lorsqu'ils avaient une si grande influence sur les affaires de France, d'être restés indifférents à une persécution

religieuse. Le Parlement britannique ne tarda pas à retentir des accents d'une éloquente indignation. Notre zèle pour réprimer de pareils excès n'avait pas besoin d'être stimulé. Notre collègue M. de Jaucourt, comme protestant, était l'avocat passionné de ses coreligionnaires. Mais que pouvions-nous, quels moyens avions-nous à notre disposition? de quelles forces publiques disposions-nous? Ces étrangers, qui se plaignaient si hautement de notre inertie, exigeaient le licenciement de l'armée; nous ne pouvions, sans le plus grand péril, faire un appel à une population divisée, surexcitée. C'était le parti royaliste, par sa violence, qui mettait en péril l'ordre et la paix publique. Je crois qu'il est rare qu'un gouvernement se soit trouvé dans une position aussi critique.

Ce fut au milieu de ces circonstances que se réalisa la prédiction que j'avais faite au Roi au sujet du rapport de M. Fouché. Il fut, ainsi que je l'avais prévu, fort promptement répandu par toute la France. La distribution se fit d'abord dans les départements. La première nouvelle nous parvint par le procureur du Roi de Moulins. Il avait appris que la pièce circulait dans son ressort et, la regardant cemme apocryphe, s'en procura une copie qu'il se hâta de m'envoyer, en me demandant s'il ne fallait pas poursuivre les distributeurs. Après avoir montré cette copie au conseil, je la portai au Roi, dont l'indignation fut extrême. Il y avait de la part de M. Fouché un manque de foi évident, il y avait violation du secret qui doit être gardé sur toutes les discussions du conseil et que le Roi avait en cette occasion plus particulièrement recommandé. Il voulait évidemment se faire, aux dépens du reste du ministère, môme aux dépens du Roi, un mérite de ses efforts personnels; il voulait se présenter à la population comme étant le seul qui s'occupât activement de la défendre. Il comptait se créer ainsi un parti et se mettre en état de donner à lui seul aux affaires la direction qu'il jugeait convenable. Pour moi, je

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