‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 190 sur 229 · LE RAPPORT AU ROI SE RÉPAND EN FRANCE · texte numérisé non relu

LE RAPPORT AU ROI SE RÉPAND EN FRANCE

crois surtout, avec toutes les personnes qui ont bien connu M. Fouché, que ce qui explique le mieux sa conduite en cette occasion, c'est son incroyable légèreté.

Je ne dois pas négliger de dire que, sept à huit jours après la lecture de la première partie de son rapport, il n'avait pas manqué d'apporter la seconde, que le Roi et le conseil avaient été pareillement obligés d'entendre. Si, comme il le disait dans la seconde partie de son rapport, la réaction royaliste était telle qu'elle dût amener à bref délai la guerre civile, il aurait pu réfléchir que quand un gouvernement a lieu de redouter un pareil danger, ce dont il doit se garder avec le plus de soin, c'est d'en proclamer l'existence, aucun moyen ne pouvant être plus assuré d'en précipiter l'explosion, ou même d'en faire naître la pensée, dans le cas où elle n'existerait pas.

En supposant qu'il eût quelques vérités plus importantes et plus délicates que les autres à faire parvenir au Roi, la solennité d'un rapport était beaucoup moins favorable pour arriver à son but que l'abandon d'une conversation particulière avec Sa Majesté. Mais il avait certainement d'autres vues que n'aurait pas satisfaites une marche aussi simple; elle ne pouvait convenir à ceux dont il avait accepté les conseils et à M. Hueten particulier. Était-il possible de pardonner un tel excès de déloyauté? Le Roi pouvait-il conserver plus longtemps dans son conseil l'homme qui s'en était montré capable? Il fallait, sans attendre qu'il eût comblé la mesure, prendre au plus tôt le parti de se séparer de lui. Mon avis était là-dessus très arrêté, je le dis au Roi, qui l'approuva. M. de Talleyrand s'y rangea aussi sans hésitation; il ne fut pas difficile de le faire adopter aux autres membres du conseil. Tous pensèrent que la conduite de M. Fouché était inexcusable, qu'il fallait saisir cette occasion pour rompre avec lui, pour débarrasser le ministère d'un membre qui lui avait déjà fait tant de torts dans l'opinion publique.

La plus grande difficulté semblait être dans le choix d'un nouveau ministre de la police ; il n'y avait personne de précisément indiqué. Après vingt-quatre heures de délibération, on se fixa sur M. Angles, qui avait déjà rempli ces fonctions et dont le caractère parfaitement sûr et loyal méritait toute confiance. Le Roi ayant donné son assentiment à ce choix, il fut convenu que je lui porterais le lendemain matin l'ordonnance à signer. Je ne saurais oublier les paroles que Sa Majesté prononça avec un sentiment de soulagement et de joie en me donnant ses derniers ordres. La duchesse d'Angoulême était absente. « Dieu soit « loué, la pauvre duchesse ne sera plus exposée à rencon- « trer cette odieuse figure. »

La résolution prise par le conseil n'était pas demeurée secrète; il en avait transpiré quelque chose, et M. Fouché avait été averti. Voici ce qu'il imagina pour sauver sa situation. Le duc de Wellington avait eu la plus grande part à sa nomination, rien de plus simple pour lui que d'aller réclamer son appui et de l'engager à défendre son ouvrage. Mme de Vaudémont, qui était en grand rapport avec l'un et l'autre, fut chargée de la négociation; elle s'y employa avec tant de diligence et d'habileté que, dès huit heures du matin, le jour même où je devais présenter l'ordonnance àla signature du Roi, le duc de Wellington était chez Sa Majesté, le suppliant avec instance de conserver M. Fouché dans son conseil, ne craignant pas d'affirmer que son renvoi serait une grosse faute. « C'est le seul lien, dit-il à Louis XVIII, qui existe entre vous et une grande partie de votre peuple, une foule de gens le regardent comme l'unique garantie de leur sûreté personnelle et tomberont, si Votre Majesté le renvoie, dans une inquiétude qui pourra les conduire au désespoir. D'un autre côté, le parti royaliste, qui se monti'e déjà si peu raisonnable, deviendra impossible à gouverner. » Louis XVIII, d'après ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire le jour même, fut assez peu touché de ce qu'il pou-

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