LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSÉES
d'un régiment de la garde, fort dévoué, lui avait-on dit, à Napoléon. « Vous étiez donc bien attachés à cet homme? » dit-4l aux grenadiers les plus rapprochés de lui. — « Oui, « monseigneur », répondit Tun d'eux. — « Et pourquoi? « — Il nous a si souvent menés à la victoire I — Beau « mérite! Avec des hommes comme vous, qui n'en aurait « pas fait autant? »
Vers le mois de septembre, j'eus occasion de visiter une partie des provinces qu'il avait parcourues ; je pus juger par moi-même de l'impression qu'il avait laissée sur son passage, comme aussi des dispositions dans une très notable partie de la France. Je fis, en qualité de directeur général des ponts et chaussées, une tournée en Champagne, en Picardie, dans les Flandres et en Normandie.
J'ai déjà dit à quel point me plaisait l'administration dont j'étais chargé, à laquelle j'étais résolu de donner les soins les plus assidus. Elle avait toujours été l'objet de l'attention particuHère de Napoléon; le mouvement qu'il lui avait imprimé n'avait besoin, pour persister longtemps, que d'être tant soit peu entretenu. Accoutumé à l'activité que, sous le régime impérial, on exigeait de tous les chefs des grands services, je ne perdis pas un moment pour prendre connaissance de tout ce qui allait être soumis à ma direction, hommes et choses; je me mis assez promptement au courant.
Le personnel du corps des ponts et chaussées n'était pas facile à organiser. La grande diminution du territoire faisait rentrer un nombre considérable d'ingénieurs ; ceux-là n'étaient pas les moins capables. Fallait-il les mettre aussi à la demi-solde ? Fallait-il profiter de l'occasion pour réformer les moins habiles? Je crus qu'il serait contraire à l'intérêt bien entendu du gouvernement royal de frapper ainsi des hommes dignes d'intérêt, qui avaient de nombreux amis et qui jouissaient de l'estime et d'une grande considération publique. Une économie de deux ou trois
4i MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
cent mille francs ne me paraissait pas devoir compenser les inconvénients d'une telle rigueur. Je m'appliquai donc à faire dans l'étendue du royaume une nouvelle répartition du service, telle que tout le monde à peu près y fût employé. Tout aurait donc été au mieux dans cette partie, sans la réduction que M. Louis m'avait imposée.
Dans ces limites étroites, je restai maître absolu pour l'emploi de ce qui m'était alloué, et mon pouvoir s'exerça sans un seul contrôle. On pourrait croire qu'il m'a été fort agréable de disposer ainsi de tout à mon gré. Cependant, l'effet de cette grande indépendance se produisit sur mon esprit en un sens absolument contraire ; il en fut de même de tous ceux qui venaient après moi dans un rang élevé. Précédemment le travail du directeur général des ponts et chaussées était un de ceux auxquels le ministre de Tintérieur donnait le plus d'attention ; l'Empereur présidait habituellement les conseils d'administration oîi se discutaient tous les projets de quelque importance, où se décidait la répartition des fonds ; il y faisait souvent appeler les ingénieurs de premier ordre, lesquels discutaient devant lui les différents plans, rendaient compte de l'état des travaux qui leur étaient confiés. On sortait de ce régime pour passer à la plus complète indifférence. La liberté de faire à son gré était donc plus que compensée par une diminution d'importance, par la perte de l'avantage que les hommes prisent toujours au plus haut degré, celui de voir leurs travaux jugés et appréciés par le chef de l'État, par celui dont la seule approbation est souventla plus grande des récompenses. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que chacun arrivât à faire en se gênant moins le travail qui lui était confié. Moi-môme, quoique doué encore d'une grande activité et fort désireux d'obtenir, dans mon nouveau poste, estime et considération, je dus reconnaître que j'aurais travaillé plus et mieux sous le précédent gouvernement; que souvent je renvoyais au lendemain ce que je n'aurais pas