‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 193 sur 229 · L'IMPOSITION EXTRAORDINAIRE · texte numérisé non relu

L'IMPOSITION EXTRAORDINAIRE

teur général des études, et M. de Frayssinous avait acquis une grande célébrité par ses conférences religieuses dans Téglise de Saint-Sulpice.

M. Royer-CoUard m'avait aidé dans mon travail, je lui fis donc donner la présidence de la commission, c'était un dédommagement fort naturel de la direction générale de la Librairie, qui se trouvait supprimée.

M. Louis parvint enfin à faire adopter une résolution qui était depuis quelques jours le sujet d'une discussion fort animée entre lui et M. de Talleyrand. Il s'agissait d'une imposition extraordinaire de cent millions, somme indispensable pour subvenir aux dépenses occasionnées par l'occupation militaire d'une partie de la France et toutes les autres difficultés de notre situation. Pour comprendre le désaccord qui s'éleva à ce sujet entre M. de Talleyrand et M. Louis, il faut savoir que le ministre des finances, malgré sa liaison avec le président du conseil et le cas qu'il faisait de ses talents politiques, avait la plus mauvaise opinion de sa délicatesse dans les affaires d'argent. Dans les premiers jours de notre organisation, il m'avait dit : « Ce (c qu'il faut par-dessus tout, pour assurer notre considéra- « tion, même pour mettre notre responsabilité à couvert, « c'est de trouver le moyen d'empêcher Talleyrand de « faire des affaires. Qu'on fixe son traitement de président « du conseil à un chiffre très élevé, cinq cent mille francs « s'il le veut; cela m'est parfaitement égal, pourvu qu'on « soit à l'abri des opérations de la foule d'intrigants qui « l'entoure. »

C'était plus aisé à dire qu'à faire. A mesure que les embarras du Trésor se manifestaient, que la nécessité d'y pourvoir par quelques moyens extraordinaires devenait plus urgente, les faiseurs de projets, les hommes accoutumés aux entreprises hasardeuses, affluaient autour du président du conseil. A leur tête, il faut placer M. Ouvrard, particulièrement lié avec M. de Montrond, l'un des confi-

dents les plus intimes de M. de Talleyrand. M. Ouvrard qui, pendant les Cent- jours, avait déjà négocié avec Napoléon un marché dont le résultat avait été de fournir cinquante millions à peu près, pour cinq millions de rente sur le grand-livre, ne demandait pas mieux que d'en faire avec le gouvernement un second de semblable nature; même, selon lui, c'était encore le meilleur et le plus économique moyen de se procurer les sommes dont on ne pouvait se passer. Il ne s'agissait que de bien débattre le prix des rentes et d'en tirer le meilleur parti possible. M. de Talleyrand se fit, dans le conseil, l'avocat de cette combinaison. M. Louis la combattit de toutes ses forces. Il soutenait qu'on n'avait pas le droit de créer et de vendre des rentes sans une loi; que, de plus, le moment était on ne saurait plus mal choisi pour tenter une pareille opération ; que ce serait compromettre de la manière la plus fâcheuse le crédit de l'État.

Peu de jours après, il présenta son projet d'imposition extraordinaire que M. de Talleyrand combattit à son tour, ce qui était facile sous beaucoup de rapports. Il déclara qu'il était inexécutable. L'événement a prouvé que sur ce point il s'était complètement trompé. L'affaire fut renvoyée au lendemain. J'étais arrivé de bonne heui'e dans la salle du conseil, je trouvai les deux antagonistes aux prises; la scène était arrivée au dernier degré de violence. M. de Talleyrand avait reparlé des offres d'Ouvrard, M. Louis s'était laissé aller à lui dire que, quand on écoutait une fois les propositions d'un tel homme, on ne pouvait plus savoir oîi on allait, ni répondre de son propre jugement; que quant à lui, si la porte de son cabinet était ouverte à M. Ouvrard pendant une demi-heure seulement, il ne voudrait pas jurer que l'adresse et l'habileté qu'il lui connaissait ne lui suffiraient pas pour le faire tomber dans quelque piège, et lui faire prendre telle résolution <lont il aurait h se repentir.

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