M. DE TALLEYRAND ET M. LOUIS
M. de Talleyrand était trop fin pour se méprendre sur le reproche indirect qui lui était adressé; son dépit devint alors de la fureur. Il apostropha M. Louis comme le plus grossier, le plus insolent des hommes, qui ne méritait pas d'être reçu dans un salon de bonne compagnie, encore moins dans le conseil d'un roi de France. Il me serait impossible de me rappeler et encore plus de répéter toutes les injurieuses paroles qu'ils échangèrent. Je les conjurai de se calmer, de ne pas donner à nos collègues, qui allaient arriver, le spectacle d'une pareille scène. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je parvins k leur en faire sentir la nécessité. Quand le conseil s'ouvrit, il était facile de s'apercevoir qu'ils étaient l'un et l'autre dans un état de surexcitation extrême. M. Louis relut son projet, sur lequel M. de Talleyrand ne dit pas une parole, et qui fut par conséquent adopté, puis porté sur-le-champ à la signature du Roi. Ces deux hommes ont été, à partir de ce jour, irrévocablement brouillés; telle est la cause de l'éloignement qu'ils ont depuis constamment manifesté l'un pour Tautre et que le public a eu beaucoup de peine à comprendre.
Quant à la contribution extraordinaire de cent millions, telle que M. Louis la fit adopter, elle pouvait être, à plus juste titre, appelée un emprunt forcé, puisque les principaux capitalistes, patentables et propriétaires, dans chaque département, étaient tenus d'en faire la première avance, sous la condition d'être remboursés avec le produit de la répartition définitive qui en serait faite plus tard en vertu d'une loi. L'inconvénient majeur d'un tel mode de perception était dans l'arbitraire inévitable d'une première répartition entre les départements, puis d'une seconde entre les capitalistes de chaque département. Pour celle-ci, à la vérité, les préfets, auxquels le soin en était remis, ne pouvaient y procéder qu'assistés d'un comité composé de sept personnes, toutes choisies parmi celles que leur position
sociale recommandait le mieux; malgré cette précaution, l'usage d'un pouvoir aussi exorbitant n'en était pas moins très dangereux, il pouvait entraîner les plus criants abus.
Les choses, heureusement, se passèrent infiniment mieux qu'on ne l'avait supposé. Dans beaucoup de départements, les préfets firent la répartition au moyen d'une addition proportionnelle aux cotes d'impositions déjà établies; ceuxlà trouvèrent en général beaucoup de facilités. En résultat, les cent millions entrèrent fort promptement dans le Trésor et le tirèrent d'une crise épouvantable. M. Louis fut donc justement fier de ce succès; on ne peut nier que tout autre moyen de se procurer de l'argent eût été plus onéreux que celui-là. Les contribuables firent, en celte occasion, preuve d'un excellent esprit; leur empressement à venir au secours du gouvernement, par conséquent du pays, montra de la façon la plus honorable les excellents sentiments dont ils étaient animés. Qu'on joigne à cet exemple celui déjà donné par l'armée, et on sera forcé de convenir que la France s'est honorée dans son malheur non moins qu'elle l'avait fait dans la prospérité.
M. Louis a eu, on le voit, les qualités propres à la situation dans laquelle il se trouvait placé; je crois qu'on aurait difficilement rencontré un homme plus actif, ayant autant de décision dans l'esprit, plus courageux à affronter tous les obstacles, à braver toutes les résistances. Quand ou parcourt les actes de son court ministère à cette époque, quand on voit tout ce qu'il lui a fallu faire pour rétablir les perceptions de tous genres, pour ramener au Trésor les fonds qui en étaient détournés, pour satisfaire à tant de besoins impérieux, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a rendu au pays les plus grands, les plus utiles services, qu'il l'a puissamment soutenu dans la situation la plus critique.
Les élections allaient nous donner une Chambre des députés; il fallait hâter la réorganisation de la Chambre