ORDONNANCE SUR LA PAIRIE
des pairs. Le Roi devait user de sa prérogative pour remplacer les membres éliminés. Le nombre des nominations nouvelles s'élevait à quatre-vingt-quatorze ; il n'y avait que vingt-neuf radiations.
L'ordonnance sur l'hérédité devait suivre immédiatement celle sur les nominations ; elle fut, en effet, rendue deux jours après, mais non sans beaucoup de difficultés auxquelles nous ne nous étions pas attendus, puisque nous n'avions pas craint, en répondant à la note des étrangers, de placer cette hérédité au nombre des garanties que le Roi était dans l'intention d'accorder pour la plus grande stabilité des nouvelles institutions. Il se trouva cependant que Sa Majesté, au dernier moment, influencée sans doute par des conseils dont nous n'avons pas connu la source, fit beaucoup d'objections contre une résolution qu'elle avait paru d'abord adopter sans hésitation. Je fus chargé par M. de Talleyrand de faire un rapport qui pût, en levant ses doutes, entraîner sa détermination. Ce rapport que je rédigeai avec une grande précipitation, car j'en donnai lecture le lendemain, eut beaucoup plus de succès que je ne pouvais m'en flatter. Le Roi, après l'avoir entendu, eut la bonté de se dire convaincu; l'ordonnance que j'avais libellée fut signée à l'instant même. Aussi, quoique cet acte ait été contresigné par M. de Talleyrand et que son nom y reste attaché, je puis cependant dire avec vérité qu'il est mon ouvrage. C'est donc un mérite que je revendique; j'y tiens à cause de l'importance du service que je crois avoir, en <îette occasion, rendu à la monarchie, non moins qu'à la pairie.
La réorganisation des grands corps de l'État fut complétée par l'ordonnance du 23 août, qui statuait sur le personnel et les attributions du Conseil d'État.
Au travail écrasant que demandaient la préparation, la discussion de toutes ces réformes, et les nombreux soucis que me causaient les affaires courantes des deux ministères
que je dirigeais, vinrent se joindre les plus pénibles émotions. Le général de La Bédoyère devait se regarder comme un des plus compromis de ceux qui figuraient sur la liste des officiers renvoyés devant les conseils de guerre ; aussi sa résolution était-elle prise de quitter la France; tout était disposé pour son passage en Amérique. Il crut qu'il lui serait possible, sans trop de danger, de venir, avant son départ, passer quelques jours à Paris. Le désir de revoir sa femme et de mettre ordre à quelques affaires paraît l'avoir poussé à cette résolution. La voiture publique dans laquelle il prit place contenait deux ou trois personnes qui le connaissaient et qui, aussitôt arrivées, se hâtèrent de le dénoncer à la police. Arrêté dans la nuit môme, il fut presque immédiatement traduit devant le conseil de guerre. Le résultat de l'instruction et du jugement ne pouvait guère être douteux. Sa défection avait précédé toutes les autres. Il fut condamné à la peine de mort; cette condamnation, votée par le conseil de guerre, fut confirmée par le conseil de revision. Il ne lui restait plus de ressource que dans le recours en grâce. Jusque-là cette affaire était restée dans les attributions du ministre de la guerre. Le recours était de ma compétence, j'en dus faire un rapport au Roi. De toutes les fonctions d'un ministre de la justice, il n'en est pas de plus pénible que celle-là. J'eus à recevoir pendant vingt-quatre heures les supplications de sa malheu reusc femme; je n'en ai jamais entendu de plus touchantes. Elle allait de chez moi chez M. de Talleyrand, multipliant les démarches pour obtenir la permission de se jeter aux pieds du Roi. Ce qu'il y avait de plus déchirant, c'est qu'elle était persuadée que ses efforts réussiraient à l'attendrir. N'avait-elle pas à invoquer les nombreuses preuves de dévouement de la famille de La Bédoyère, de la sienne surtout (elle était Mlle de Chastellux), dont le zèle et la fidélité avaient été admirables pendant toute la durée de rémigration? Elle n'en demandait d'autre récompense que
CONDAMNATION DE M. DE LA BÉDOYÈRE. 40a
la permission de fuir avec son mari sur la terre étrangère la plus éloignée, et jurait de n'en revenir jamais.
Le 20, je portai le rapport au conseil du Roi. La discussion fut courte, elle ne pouvait porter sur les faits incriminés. Si M. de La Bédoyère était gracié, aucun des autres prévenus ne pouvait être condamné; la seule question était de savoir si, en présence des passions dont le gouvernement était entouré, l'impunité absolue était possible. Le Roi seul pouvait l'imposer. La demande fut rejetée. Le ministre de la guerre envoya l'ordre de passer à l'exécution. En rentrant chez moi, je trouvai Mme de La Bédoyère ; iMme Pasquier l'avait reçue en mon absence. Elle m'attendait pour connaître sa destinée ; je n'eus pas le courage de la lui révéler, je lui dis que rien n'était encore décidé* J'étais si profondément troublé que je ne savais que dire» J'ai éprouvé dans ma vie peu de déchirements de cœur aussi cruels.
Retournée chez elle, Mme de La Bédoyère ne tarda pas à apprendre son malheur; la nouvelle lui en fut portée par un prêtre qui avait, je crois, élevé le malheureux jeune homme, et qui l'accompagna jusqu'au dernier moment. Il en avait reçu la mission de rapporter un portrait d'elle que son mari n'avait jamais voulu quitter, qu'il avait encore sur sa poitrine quand les balles l'ont frappé. En accomplissant sa mission, le prêtre avait constaté que le portrait était taché de sang. Mme de La Bédoyère s'est grandement honorée et a ajouté à l'intérêt qu'elle devait inspirer par la retraite si digne dans laquelle elle a vécu, uniquement occupée de l'éducation de son fils.
Le maréchal Ney devait comparaître aussi devant un conseil de guerre, mais la formation de ce conseil présentait de graves difficultés. Il devait être composé de quatre maréchaux de France, dont un comme président, et de trois lieutenants généraux.
Le maréchal Moncey, qui avait été appelé à la présidence
en qualité de doyen des maréchaux, s'excusa. L'exemple pouvait être contagieux. Le maréchal de Gouvion Saint- Cyr n'hésita pas à appliquer toutes les rigueurs de la législation militaire. Se fondant sur ce que le vieux maréchal n'avait pas, pour se dispenser de siéger, la seule excuse qui, d'après la loi du 13 brumaire an V, pût être considérée comme valable, il rendit une ordonnance qui le destituait et le condamnait, aux termes de cette même loi, à subir un emprisonnement de trois mois. Je crois me souvenir cependant, mais sans en être sûr, que cette ordonnance ne fut que comminatoire, ou eut à peine un commencement d'exécution. Elle n'en produisit pas moins son effet, et le conseil de guerre, composé des maréchaux Masséna, Augereau. Mortier, des lieutenants généraux Gazan, Claparède ot Villatte, fut présidé par le maréchal Jourdan. Ce n'est pas encore le lieu de dire ce qu'il en advint, comment le maréchal Ney fit une grande faute en déclinant la juridiction de ce tribunal et en obtenant qu'il se déclarât incompétent. Cela s'est passé sous le ministère qui a succédé à colui dont j'écris l'histoire.
Le premier jour du mois de septembre fut signalé par une proclamation royale, qui parut sous mon contreseing et que j'avais provoquée, dans l'espérance qu'elle donnerait aux autorités quelque force pour arrêter le cours de la réaction royaliste qui chaque jour se signalait dans le Midi par de nouveaux excès. A Nîmes, dans tout le département du Gard, les meurtres se succédaient avec une effrayante rapidité; encouragés évidemment par une direction puissante, ils étaient exécutés par des hommes qui faisaient presque tous partie de la garde nationale et qui se trouvaient ainsi légalement armés. Us obéissaient à la fois à leurs passions furieuses et à une impulsion donnée par des chefs joignant au fanatisme religieux les plus ardentes passions politiques. Dans la ville de Nimes les temples protestants étaient fermés, il y aurait eu péril de la vie à s'y présenter.