‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 197 sur 229 · L'INVASION ESPAGNOLE NOUS MENACE · texte numérisé non relu

L'INVASION ESPAGNOLE NOUS MENACE

Lorsque TEurope s'ébranlait pour marcher contre Napoléon, l'Espagne devait, moins que toute autre puissance, hésiter à entrer dans un mouvement qui pouvait avoir une si grande influence sur sa propre destinée. Elle fit ses préparatifs avec la lenteur qui est dans ses habitudes et qu'expliquait aussi la pénurie de ses finances; ses troupes étaient encore à une assez grande distance des frontières de France, lorsque le Roi remonta sur son trône ; elles continuèrent cependant de s'en approcher, et dans la dernière moitié du mois d'août, on apprit que l'armée espagnole, sous les ordres du général Castanos, était au moment de franchir les Pyrénées et de se répandre dans les provinces limitrophes. Aucune nouvelle ne pouvait être plus affligeante ni plus inquiétante que celle-là. On devait s'attendre, si elle se réalisait, à des dévastations d'autant plus certaines que nulle discipline ne régnait dans cette armée, qu'elle était composée d'hommes accoutumés à tous les désordres et à tous les excès qui avaient, dans les dernières années, caractérisé la guerre de la Péninsule. On devait prévoir aussi qu'un accord complet serait bientôt établi entre les exaltés du Midi et les commandants des forces espagnoles ; tous les maux étaient à redouter.

Il n'y avait pas de temps à perdre pour détourner cet orage. M. le duc d'Angouléme fort heureusement était à Bordeaux; le Roi lui écrivit de partir sur-le-champ pour la frontière et de tout faire pour empêcher les Espagnols de la franchir. Le prince exécuta ces ordres avec une rare promptitude et un grand bonheur. Il arriva au moment où le général Castanos faisait ses dernières dispositions et obtint de lui de les suspendre, ce qui donna le temps de correspondre avec le cabinet de Madrid. On parvint, non sans peine, à lui arracher la révocation des ordres qu'il avait donnés pour l'invasion. Ce grand service rendu par le duc d'Angouléme devait être senti par toute la France, mais surtout dans les provinces du Midi, où le crédit et la

popularité dont il jouissait déjà ne pouvaient manquer d'en recevoir un sensible accroissement; il était donc naturel que le gouvernement du Roi cherchât à s'en faire un appui, dans l'intérêt de Tordre et de la tranquillité publique. La suite des événements a prouvé que nulle confiance ne pouvait être mieux placée. Il était de retour à Paris le 8 septembre; la duchesse d'Angouléme y arriva de son côté le 12. Elle avait trouvé dans la réception qui lui fut faite à Bordeaux un des rares bonheurs dont il lui ait été donné de jouir en sa vie.

De grosses difficultés surgirent quand il fallut régler l'effectif et la solde de la maison militaire du Roi. Les réformes proposées par le ministre de la guerre froissaient à la fois les princes et leur entourage. Le maréchal de Gouvion Saint- Cyr était beaucoup plus homme de guerre qu'homme politique; il avait ses idées à lui, elles étaient très arrêtées sur ce qui constituait la bonne organisation d'une armée. Ainsi, il était, par système, ennemi des corps privilégiés; pour les composer, disait-il, on énerve le reste de l'armée; les privilèges qu'on leur accorde découragent toutes les autres armes. Il voulait donc que ces corps et les privilèges fussent réduits le plus possible. Son travail ayant été fait dans cet esprit, il avait calculé que l'armée française, aussi peu forte que la supposait la nouvelle organisation, ne comportait pas une garde royale de plus de six mille hommes ; je ne suis pas sûr que la cavalerie fût comprise dans ce nombre ; je ne le crois même pas. On lui représenta dans le conseil qu'il paraissait un peu faible, que dans les circonstances où on se trouvait, la nouvelle armée ne pouvant se former que lentement, avec assez de difficulté, il y aurait avantage à organiser sur-le-champ un corps d'élite un peu considérable, où on ferait entrer les hommes sur lesquels on pouvait le plus compter, et qui, se réunissant aussitôt dans la capitale, donneraient au trône et à la famille royale, outre les garanties désirables

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