RÉORGANISATION DE LA MAISON DU ROI
pour leur sûreté, un certain lustre d'un bon effet vis-à-vis des étrangers. Il n'y eut aucun moyen de le vaincre; il fut d'autant plus obstiné que M. de Talleyrand, je ne sais pourquoi, abonda dans son sens.
L'ordonnance fut présentée au conseil, à la signature du Roi; mais lorsqu'il en eut donné lecture, le Roi, à son grand étonnement et au nôtre, dit, sans ouvrir la discussion, que cela lui paraissait une grande affaire, qu'il y voulait réfléchir. Quelques jours se passèrent sans qu'il en fût reparlé; au bout de ce temps, nous vîmes, à l'ouverture d*un conseil, le Roi paraître avec une assez grosse liasse do papiers; c'était le dossier que lui avait remis le maréchal, augmenté de beaucoup de notes et d'un contre-projet. Le Roi nous dit qu'il s'était entretenu de la création d'une garde royale avec des personnes fort en état d'avoir un avis sur cette matière; que toutes, en approuvant l'idée première, pensaient qu'il fallait élargir le plan de M. le maréchal, porter cette garde à vingt-cinq mille hommes, dont six mille de cavalerie, et lui donner de plus grands avantages en solde et en grades. Le Roi développa brièvement, mais fort positivement, sous les rapports politique et militaire, les avantages de la création, ainsi agrandie; il était évident qu'on lui avait fourni les principaux arguments militaires.
Le maréchal demanda à son tour qu'un temps suffisant lui fût laissé pour examiner et apprécier une proposition aussi différente de la sienne; cette satisfaction ne pouvait lui être refusée. Toutefois, son attention était encore bien moins portée sur le nouveau plan que sur la manière dont il était venu entre les mains du Roi. Il ne tarda pas à savoir le nom des personnes consultées, entre lesquelles se trouvait le maréchal Marmont. Ce qui le blessa davantage, c'est qu'il sut, à n'en pouvoir douter, que son rapport comme son projet avaient été portés du cabinet du Roi à l'Élysée-Bourbon, dans le cabinet de l'empereur
Alexandre, et que c'était de là qu'était sortie la rédaction à laquelle le Roi s'était attaché. Il ne douta plus, dès lors, que M. de Vitrolles n'eût été l'artisan de cette intrigue, que ce ne fût lui qui eût averti le Roi et l'eût empêché de signer de confiance, ainsi que Sa Majesté l'avait fait jusqu'alors pour tout ce qui concernait l'armée. Quand il en eut acquis la certitude, il arriva un matin chez M. de Talleyrand un peu avant l'heure du conseil et usa de ce moment de tête-à-tête pour lui faire entendre, sur une infidélité dont les conséquences étaient aussi graves, les plaintes les plus justes, les plus énergiques. M. de Talleyrand partagea son ressentiment. Il nous mit au courant à mesure que nous entrâmes. M. de Vitrolles parut à son tour; l'orage se déchaîna sur sa tête. Il m'est impossible de rendre toutes les expressions dures et humiliantes dont se servit M. de Talleyrand en l'apostrophant. A peine balbutia-t-il, pour sa défense, quelques mots insignifiants. Ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est qu'après avoir ainsi traité M. de Vitrolles, on le laissa s'asseoir comme de coutume à la table du conseil. Je n'ai jamais compris comment, après des torts aussi graves, après des procédés aussi durs et si difficiles à oublier, certaines personnes pouvaient encore consentir à se trouver les unes en face des autres. L'imperturbable patience de M. de Vitrolles, en une telle rencontre, me donna de lui une opinion très défavorable.
Quant à l'ordonnance sur la maison militaire, après y avoir bien réfléchi, le maréchal comprit qu'il fallait nécessairement céder; à peu de chose près, il la rédigea suivant le nouveau projet que le Roi avait remis. L'influence du cabinet russe fut en cela d'autant plus remarquable, qu'elle ne s'exerça par aucune des voies directes accoutumées; il n'y eut point de communications entre les ministres russes et le ministère français; M. de Talleyrand ne reçut pas la moindre confidence, et son déplaisir en fut très marqué. Cela prouvait, en effet, à quel point sa situation présente