ENTRETIEN AVEC M. DE NESSELRODE
avec l'empereur Alexandre était différente de celle qui avait existé en 1814, alors que la confiance la plus intime existait entre eux et lorsque l'empereur ne faisait pas sur les affaires de Fretnce la moindre démarche sans prendre son avis.
J'eus dans le même temps une occasion toute particu Hère de juger à quel point le changement était grand. M. de Nesselrode, avec qui j'étais, surtout depuis nos relations de la précédente année, resté dans les meilleurs termes, me proposa un soir, chez M. de Talleyrand, de faire le lendemain matin avec lui une promenade à cheval. Il vint me prendre à six heures du matin. C'était un dimanche. Nous fîmes assez rapidement une course dé quatre à cinq heures. Il ne me fut pas difficile de reconnaître que la promenade n'avait été qu'un prétexte. A peine hors des barrières, la conversation s'établit sur les affaires, sur la situation de la France, et plus particulièrement sur celle du ministère, sur les moyens que nous avions de faire le bien.
Mon interlocuteur n'était évidemment pas très confiant. Il me parla beaucoup du malheur de notre association avec M. Fouché et du tort qu'elle nous faisait dans tous les partis. Il voyait que le parti royaliste était en méfiance. Je lui rappelai comment M. Fouché nous avait été imposé, comment on nous avait dernièrement empêché de nous en débarrasser. « Les inconvénients d'une si triste association « auraient été, lui dis-je, fort contre-balancés par l'entrée « du duc de Richelieu, si celui-ci n'avait pas refusé. » Là je me permis de me plaindre un peu de ce que l'empereur Alexandre n'avait pas usé de son influence pour le décider à accepter; il m'avait semblé que nous devions attendre ce secours de la bienveillance dont il nous avait donné tant de preuves et dont j'avais été témoin en tant d'occasions, il n'y avait pas beaucoup plus d'une année. Sur cela, il échappa à M. de Nesselrode de me répondre que les temps
étaient bien changés. « Et en quoi donc? repartis-je. N'est-ce « pas toujours la même France? n'est-ce pas toujours la « maison de Bourbon? Un orage terrible a éclaté sur l'une <c et l'autre, mais est-ce leur faute? pourquoi a-t-on laissé « Napoléon si près d'eux? Au surplus, cet orage est désor- « mais conjuré pour toujours. Ne trouvez-vous pas dans « les affaires les mêmes hommes avec lesquels vous vous « êtes déjà si bien entendus? » Je nommai M. de Tal- Icj rand. Sur ce nom, silence absolu. Je parlai de la générosité de l'empereur, sur laquelle il nous était impossible de ne pas compter toujours. « Oui, sans doute, mais il faut « que lui-même ait confiance. On lui a appris à être mé- « fiant, n
M. de Nesselrode me supposait évidemment beaucoup plus instruit que je ne l'étais sur les affaires du congrès de Vienne. Je devinai sa pensée, mais sans savoir précisément jusqu'où elle allait, et je ne crus pas prudent de laisser percer mon incertitude. Il est évident pour moi que M. de Nesselrode avait eu l'intention de me tàter sur les liens qui pouvaient m'attacher à M. de Talleyrand et sur la possibilité de former un ministère dont il serait écarté. Quant à moi, je revins de cette promenade bien persuadé qu'il y avait, au fond de nos affaires, une difficulté dont je ne tenais pas le nœud; je commençai alors à me douter que M. de Talleyrand, loin d'être une force et un appui pour nous, était devenu un obstacle, surtout auprès de l'empereur Alexandre.