CHAPITRE XIX
Résultats des élections. — Conséquences des adjonctions et de la suppression de rindemnité parlementaire. — La majorité de la nouvelle Chambre est hostile au ministère. — Malgré les instances de M. Pasquier, M. de Tallejrand ne se décide pas à nommer un titulaire au portefeuille de Tintérieur. — Grande revue des troupes alliées dans la plaine de Vertus. — Malgré son éloignement pour les Bourbons, l'empereur Alexandre prend résolument la défense de la France contre les ambitions exagérées de la Prusse et de l'Autriche. — Malheureusement M. de Talleyrand n'a pas sa confiance. Manœuvre de ce dernier pour éliminer M. Fouché du conseil. — Les ministres sentent que la position n'est plus tenable. — Ils tiennent conseil chez M. de Jaucourt. — Singulier optimisme de M. de Talleyrand. — Tous reconnaissent la nécessité de dissoudre le ministère. — M. Pasquier est chargé par ses collègues de faire part de leur détermination au Roi, qui se montre très obligeant pour lui et manifeste l'intention de le faire entrer dans le prochain cabinet. — Les alliés se décident à faire connaître leurs prétentions. — Ils retirent brutalement de nos musées les objets d'art rapportés par nos soldats de différents pays d'Europe. — Réponse de M. de Talleyrand à leurs notes. — Le Roi choisit pour constituer un nouveau cabinet le duc de Richelieu. — Difficultés qu'il éprouve dans cette tâche.
Les élections étaient terminées. Dans presque tous les collèges, non seulement les hommes de la Révolution et de TEmpire avaient été écartés, mais les choix étaient tombés en grande majorité sur les royalistes les plus exaltés. Les adjonctions dont on avait voulu absolument faire usage, malgré mon avis, avaient généralement porté des fruits très fâcheux en écartant les modérés. Une autre circonstance leur avait nui ; jusque-là les membres du Corps législatif recevaient une indemnité de dix mille francs. On pensa dans le conseil qu'on aurait, en la supprimant, des députés appartenant à une classe moins facile à entraîner.
Je dus donc prévenir les éligibles que la Charte n'avait attribué aux fonctions de député aucun traitement, aucune indemnité. Un certain nombre des hommes politiques qui avaient fait partie de la dernière Chambre et qui auraient eu peut-être des chances de se faire encore renommer, ne se trouvaient plus assez riches pour supporter les dépenses d'un long séjour dans la capitale et renoncèrent à toute candidature. On perdit ainsi quelques hommes de mérite et d'un fort bon esprit.
La Chambre fut convoquée pour le 23 septembre. Il fallait s'attendre à des difficultés d'autant plus graves que les violences auxquelles on aurait à résister trouveraient à la cour et autour des princes des approbateurs puissants. Étions-nous en état de soutenir la lutte? Après un examen sincère de notre situation, pouvions-nous avoir confiance dans l'autorité du ministère? Ce fut alors que nous pûmes mesurer dans toute son étendue la faute que nous avions commise en ne nous débarrassant pas de M. Fouché.
L'hostilité des députés qui allaient arriver n'était pas douteuse, elle ne pouvait manquer d'éclater dès les premières séances, malgré le succès qu'avait remporté M. Fouché en se faisant nommer dans deux départements (1). Cet avantage n'en imposait à personne; on comprenait trop bien qu'il avait dû, pour l'obtenir, employer les nombreux agents dont il disposait. Il n'était d'ailleurs pas le seul ministre ayant eu double nomination. M. Louis fut nommé dans le département de la Meurthe et dans celui de la Seine. Je le fus pareillement dans celui de la Seine et dans celui de la Sarthe. M. Decazes fut nommé le second sur la liste du département de la Seine.
La réunion des Chambres rendait impossible qu'on me laissât plus longtemps l'écrasant fardeau de mon double ministère. Ce fut avec toute sincérité que je renouvelai
(i) Les départements de la Corrèze et de Seine-et-Marne.