M. DE CHATEAUBRIAND
mes instances auprès du Roi et de M. de Talleyrand pour en être déchargé. A la manière évasive dont me répondit M. de Talleyrand, je suis certain qu'il se rendait compte de la nécessité de dissoudre son ministère et trouvait par conséquent fort inutile de se donner la peine de chercher un collègue pour le ministère de Tintérieur. Afin de n'avoir rien à me reprocher, j'allai jusqu'à mettre sous ses yeux une liste de personnes sur lesquelles le choix du Roi me semblait pouvoir se fixer.
En première ligne était le nom de M. de Chateaubriand qui avait pour lui son séjour à Gand, pendant lequel il avait tenu dans le conseil la place que je voulais lui rendre. Je crois encore aujourd'hui que ce choix eût été d'une saine politique, mais il ne me parut, en aucune façon, plaire à M. de Talleyrand. Mme la duchesse de Duras cependant ne négligeait rien pour opérer un rapprochement entre ces deux personnages; je n'ai jamais su ce qui l'avait empêchée de réussir; elle portait dans cette entreprise toute la chaleur de l'amitié dont elle a depuis donné tant de preuves à M. de Chateaubriand; j'ai pu juger par moi-même combien était grande la vivacité de ses sollicitations. Elle avait entrepris de faire entrer dans le conseil d'Ëtat, en qualité de maître des requêtes, M. Laborie, ami de M. de Chateaubriand et qui avait aussi été du voyage de Gand. Je fus malheureusement obligé de résister à ses désirs; ce fut la première cause de la malveillance que le Journal des Débats m'a témoignée pendant plusieurs années, M. Laborie étant un de ses principaux actionnaires.
Il y eut le 11 septembre, dans la plaine de Vertus en Champagne, une grande pompe militaire à laquelle nous n'attachâmes pas d'abord toute l'importance qu'elle avait réellement. L'empereur Alexandre jugea à propos de passer dans cette plaine la revue de presque toutes les troupes qu'il avait en France et qui composaient une armée de
cent quatre- vingt à deux cent mille hommes environ. Il y invita le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche et le duc de Wellington, avec tous les chefs les plus renommés des armées de la coalition. Je crois me rappeler que Monsieur s'y transporta aussi avec M. le duc de Berry, On dit qu'il eût été difficile de voir nulle part un aussi beau spectacle militaire. On croyait alors que ce n'était qu'une parade, une satisfaction d'amour-propre, mais j'ai su, à n'en pouvoir douter, que cette apparence cachait un but politique.
Pendant que le ministère français était tenu presque entièrement à l'écart de la discussion politique et des débats diplomatiques, ils n'en étaient pas pour cela moins animés entre les cabinets des souverains, et quoique les dispositions de l'empereur Alexandre fussent beaucoup moins favorables à la France qu'elles ne l'avaient été dans la précédente année, sa générosité naturelle, à laquelle Louis XVIII s'était, je crois, secrètement adressé, avait fini cependant par être révoltée des prétentions de l'Autriche, de la Prusse et du royaume des Pays-Bas. Encouragées secrètement par l'Angleterre, en dépit des espérances que M. de Talleyrand faisait toujours reposer sur les bonnes dispositions du duc de Wellington, ces trois puissances ne tendaient à rien moins qu'à dépouiller la France d'une notable partie de ses provinces frontières. Ainsi le nouveau royaume des Pays-Bas établissait même en principe que la France devait restituer ses anciennes possessions, l'Alsace, la Lorraine, la Flandre, l'Artois. La Prusse voulait qu'elle cédât Montmédy, Longwy, Metz, Thionville et Sarrelouis. M. de Metternich se chargeait de démontrer, au nom de l'Autriche, qu'avec toutes ces cessions et ces restitutions auxquelles il fallait ajouter la Savoie, elle serait encore bien assez forte, bien assez puissante.
Décidé à ne pas donner les mains à un si criant abus de la force, à un démembrement de la France si contraire