‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 202 sur 229 · LA REVUE DE LA PLAINE DE VERTUS · texte numérisé non relu

LA REVUE DE LA PLAINE DE VERTUS

aux intentions exprimées lorsque la nouvelle coalition s'était formée, ne voulant concourir en aucune manière au dépouillement d'un Roi que les coalisés appelaient leur allié, l'empereur Alexandre avait déjà donné à entendre fort clairement que si on persistait dans des vues si odieuses, le moins qu'il pût faire était de se retirer lui et ses troupes, ne voulant pas prêter plus longtemps l'appui de sa force et de sa puissance à des combinaisons qu'il désapprouvait. Dans une telle situation, il lui convenait de faire passer sous les yeux de ses alliés cette armée, cette force, cette puissance dont le secours leur serait refusé.

Quand on en arrive à de telles menaces, les politiques un peu avisés ne sont pas longtemps à comprendre qu'un souverain qui, dans de pareilles circonstances, se sépare de ses alliés ne s'arrête pas là et peut bientôt devenir un ennemi déclaré. La grande revue de la plaine de Vertus était donc de nature à faire naître de salutaires réflexions dans l'esprit des souverains qui s'y trouvaient; tel fut en effet son résultat.

Que fallait-il pour que le cabinet de France pût profiter d'une disposition si favorable? D'abord qu'il en fût informé ; M. de Talleyrand ne l'était que très imparfaitement; ensuite que l'empereur Alexandre trouvât, dans le chef de ce cabinet, un homme qui lui inspirât confiance, avec lequel il fût disposé à s'entendre, et M. de Talleyrand n'était plus cet homme. Quant à cette dernière vérité, comment ne l'aurait-il pas pénétrée alors que l'intimité des rapports entre lui et l'empereur avait fait place à une froideur et à une réserve qu'aucune de ses tardives tentatives ne parvenait à surmonter. Mais ce qu'il ne pouvait se dissimuler à lui-même, il n'était pas disposé à le confiera ses collègues; je ne sache pas qu'il s'en soit ouvert avec aucun de nous, si ce n'est peut-être avec M. de Jaucourt. Quant à celui-ci, je ne saurais croire qu'ayant eu entre ses mains, pendant qu'il tenait par intérim le portefeuille des affaires étran-

gères, le traité de Vienne entre la France, TAutriche et l'Angleterre, et devant au moins soupçonner, s'il ne le savait formellement, que ce traité était connu de l'empereur Alexandre, il n'ait pas, dès le début, entrevu les conséquences d'une telle découverte. Quoique M. de Jaucourt ne se soit jamais expliqué avec moi sur ce sujet, je ne fais cependant aucun doute qu'il n'ait assez promptement reconnu que notre position n'était pas tenable. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est la facilité, pour ne pas dire l'empressement qu'il a mis à accepter l'idée de notre dissolution; il la provoqua même autant que le permettait la douceur de son caractère.

Quant à moi, il me vint, dans les premiers jours de septembre, des renseignements qui, sans m'éclairer complètement, confirmaient les doutes, les vagues soupçons quf hantaient mon esprit, et affermirent la pensée que notre association ministérielle ne devait plus avoir qu'une très courte durée.

J'ai déjà dit comment l'abbé de Montesquiou à son retour d'Angleterre, où il s'était réfugié après le 20 mars, m'avait laissé voir une aigreur, une hostilité plus forte que jamais contre M. de Talleyrand. Je n'en avais d'abord cherché la cause que dans le dépit qu'il devait naturellement ressentir en voyant un des hommes qu'il aimait et estimait le moins appelé à jouer le premier rôle en France ; mais peu après, je sus, par des personnes de sa famille, qu'il ne tarissait pas sur les fautes que M. de Talleyrand avait faites au congrès de Vienne. Cette accusation m'étonna dans le premier moment, accoutumé que j'étais à n'entendre parler que de l'admirable talent qu'il avait déployé en cette occasion; mais il m'importait beaucoup de découvrir sur quoi pouvaient être fondés des reproches qui émanaient d'un homme auquel je ne pouvais refuser des lumières et à qui les moyens d'être bien instruit n'avaient pas dû manquer. J'arrivai très promptement à savoir par la même voie que,

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