FAUTES DE M. DE TALLEYRAND A VIENNE
suivant Tabbé de Montesquieu, M. de Talleyrand avait eu le tort à Vienne , non pas seulement de se brouiller, lui personnellement, mais bien encore de brouiller la maison de Bourbon avec l'empereur Alexandre; que ce tort était d'autant moins pardonnable qu'il supposait l'oubli des services les plus récents et témoignait de la plus odieuse ingratitude. Il avait froissé l'empereur de Russie non seulement en le contrariant ouvertement dans toutes ses vues, mais en s'alliant secrètement contre lui avec l'Autriche et l'Angleterre. Jusqu'où étaient allés les engagements de cette alliance? avaient-ils été consignés dans un acte formel? avaient-ils seulement existé de fait, et ne s'étaient-ils manifestés que par les résultats? Voilà ce que, à cette époque, je ne parvins pas à démêler. Une chose restait certaine, incontestable pour moi, c'est qu'il existait, entre l'empereur Alexandre et M. de Talleyrand, une incompatibilité dont les conséquences pouvaient être funestes.
L'inquiétude du président du conseil commença à se manifester dès le 8 ou le 10 septembre; son calme habituel était évidemment troublé. Il parlait souvent des résultats des élections, de la meilleure manière de se présenter devant la nouvelle Chambre, annonçait qu'on devait s'attendre à rencontrer de grosses difficultés. Il revint alors à la pensée de renvoyer M. Fouché. Lorsque je lui parlais de la nécessité de nommer un ministre de l'intérieur, une de ses défaites était de me dire qu'il fallait auparavant être débarrassé de cet homme dont la présence serait un obstacle aux choix les plus convenables et les plus utiles. En cela, il avait parfaitement raison. « A présent, disait-il, il ne suffit pas qu'il quitte le ministère, il faut qu'il sorte de France. » Il désirait vivement l'envoyer aux États- Unis d'Amérique, en quahté de ministre de France, mais il aurait voulu que l'idée lui en vînt et faisait tout au monde pour la lui suggérer.
J'assistais parfois à cette comédie; un jour que nous
étions dans son cabinet, deux ou trois ministres avec M. Fouché, attendant l'ouverture du conseil, M. de Talleyrand me dit en appuyant sur tous les mots : « Vous « savez bien, monsieur Pasquier, que nous avons à donner « et qu^il faut que nous donnions très incessamment un des « plus beaux postes possibles. — Et lequel donc? répondis-je. « — Mais celui de ministre du Roi aux États-Unis. Dans « l'état actuel de l'Europe, dans ce branle-bas général, je « n'en connais pas de plus désirable. Une grande existence, « beaucoup de considération, une tranquillité parfaite, « l'occasion d'observer, d'étudier ce grand pays tout neuf, « qui tient déjà une place si importante dans le monde. « Que voulez-vous de mieux que cela? C'est au niveau de « toutes les existences ; que pourrait-on souhaiter de mieux « à son ami le plus intime? »
M. Fouché faisait sourde oreille, cette ouverture n'eut aucune suite. Il eût bien fait cependant d'y réfléchir. Avait-il donc oublié le conseil qu'il avait, s'il faut l'en croire, donné à Napoléon en 1814, lors de sa première abdication? Tout le monde connaît la lettre qu'il s'est vanté de lui avoir écrite, à cette époque ; je n'en voudrais pas garantir l'authenticité, mais elle n'a certainement été publiée que de son aveu. On y voit qu'il s'efforçait de démontrer à l'Empereur que la souveraineté de l'île d'Elbe, à laquelle celui-ci paraissait se résigner, était d'abord indigne de lui, qu'il y trouverait de gros embarras. L'Amérique, au contraire, pouvait et devait lui offrir le seul séjour qui convînt à sa situation, et où il pourrait encore vivre avec dignité, entouré de la considération qui lui était due. Quand M. Fouché s'est trouvé à son tour obligé de déposer, à Dresde, le titre de ministre du roi de France, avec lequel il y était arrivé, quand il lui a fallu ensuite vivre obscurément dans un coin de l'Allemagne, sous la surveillance de l'Autriche, il a dû songer plus d'une fois que mieux aurait valu pour lui, alors que M. de Talleyrand le