‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 204 sur 229 · DÉLIBÉRATION CHEZ M. DE JAUCOURT · texte numérisé non relu

DÉLIBÉRATION CHEZ M. DE JAUCOURT

lui proposait , transporter ses pénates à Washington I Quand les situations politiques sont arrivées à un certain point, il est ordinaire qu'elles se précipitent vers le dénouement avec plus de rapidité qu'on ne le suppose. Ce fut ce qui nous arriva. Du 10 au 15 septembre, il devint évident que nous n'étions plus en état de rester au pouvoir. Chacun de nous, de son côté, en avait acquis la conviction et sentait le besoin de s'en ouvrir avec ses collègues. Il ne fut bientôt plus question que du moment où, la résolution arrêtée, on l'annoncerait au Roi. Il fallait pour cela une délibération commune, et comme on ne voulait cependant pas que M. Fouché y assistât, M. de Talleyrand engagea M. de Jaucourt à nous donner un diner oîi il ne serait pas invité; à la suite de ce diner, la porte étant close pour tout le monde, nous pourrions causer à notre aise. M. de Talleyrand fît un court exposé, d'où résultait d'abord que pour nous présenter avec sécurité devant les Chambres, il faudrait nous donner un renfort que nous n'avions guère le temps de chercher et de trouver, que le départ de M. Fouché, en supposant même qu'il eût lieu le lendemain matin, causerait une émotion qui ne serait pas suffisamment calmée lors de l'ouverture de la session. « Cependant, de ce côté, « il y aurait, dit-il, une ressource. Madame la duchesse « d'Angoulême doit exercer une grande puissance sur la « nouvelle Chambre des députés ; il ne serait pas impos- « sible de l'avoir pour nous. Je sais un moyen qui pource rait réussir. » Ce moyen, il ne le dit pas et ne parut pas faire attention à nos instances pour l'engager à s'expliquer plus clairement.

Vint ensuite la question des négociations à terminer avec les étrangers. Je crois être sûr qu'il n'avait reçu que la veille ou l'avant-veille leurs propositions définitives, et notre dîner avait lieu le 16. Ce fut sans doute en faisant allusion à ces résolutions qu'il nous dit les paroles suivantes, dont j'ai gardé bonne mémoire : « Ces gens-là

a m'ont tout Tair de mettre en avant des exigences folles. « Je vous ferai probablement lire sous deux ou trois jours, « Messieurs, sur ce sujet, des pièces qui ne vous permet- « tront aucun doute. Mais cela aussi peut nous placer sur « un excellent terrain. Je leur ferai des réponses qui, en cas « de besoin, prouveront à la France entière à quel point « nous étions résolus à ne pas donner les mains à l'indigne « manière dont on la veut traiter. Quand nous serons partis « et pour une telle cause, l'opinion publique ne peut man- « quer de nous suivre dans notre retraite. Elle s'attachera « à nous avec enthousiasme. Si nos successeurs consentent « à accepter ce que nous aurons refusé, ils sont immanqua- « blement perdus, et n'ont pas devant eux trois mois d'exis- « tence. S'ils veulent résister, je ne vois personne, entre « ceux qui peuvent être choisis, à qui puisse appartenir la « force suffisante pour soutenir la lutte. Il faudra bien « qu'on ait recours aux expériences et aux talents éprou- « vés. Les hommes qui nous sont aujourd'hui le plus hos- « tiles se verront obligés de redemander notre secours ; « nous reparaîtrons à la tête des affaires avec un crédit et « une autorité incontestés. Il faut seulement nous tenir « parfaitement unis, il faut, si nous sortons, sortir tous « ensemble, en cela nous donnerons encore un précieux « exemple de cette foi politique que doivent garder entre « eux les hommes d'État qui professent les mêmes prince cipes, les mêmes opinions. C'est cette foi politique qui « donne en Angleterre tant de force aux associations minis- « térielles, et il est tout à fait nécessaire qu'elle s'introduise « en France, car elle pourra consolider notre nouvelle « forme de gouvernement. »

La question était ainsi posée, chacun la commenta à sa manière, mais tout le monde tomba d'accord sur la néces^ site de se retirer de son propre gré, et sans attendre qu'on s'y trouvât forcé. La conversation se prolongea assez longtemps, M. de Talleyrand ne s'y mêlant plus. Il gardait cette

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