‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 205 sur 229 · APATHIE DE M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

APATHIE DE M. DE TALLEYRAND

attitude indifférente qui lui est habituelle. Lorsqu'il fallut enfin prendre une résolution, on s'aperçut qu'il s'était endormi sur son fauteuil. Chez un homme qui tenait autant que lui à l'exercice du pouvoir, qui a montré depuis à quel point il le regrettait, cette apparente apathie aurait quelque chose d'inexplicable pour qui ne saurait pas, aussi parfaitement que je le sais, à quel point il était alors convaincu que sa retraite n'était que momentanée, qu'on ne pouvait se passer de lui, et qu'il faudrait avant peu de temps le rappeler.

Cela aussi montre à quel point cet esprit, si perspicace sous quelques rapports, était peu susceptible de réflexions sérieuses et sincères, quand elles pouvaient l'amener à contrarier son penchant et à troubler ses espérances. Il ne voyait pas que jamais il ne trouverait un concours de circonstances plus propice pour établir sa faveur et sa puissance que celui qu'il avait trouvé depuis quelques mois. Après avoir tant contribué une première fois à remettre la maison de Bourbon sur le trône, il la ramenait une seconde fois de la terre étrangère; pour rentrer dans sa capitale, il avait fallu, en quelque sorte, qu'elle fût guidée par lui. Que pouvait-il donc attendre de l'avenir, alors que le souvenir récent d'un si grand service n'avait pas été capable de lui aplanir la route et de lui faire surmonter tous les obstacles? Lorsqu'il serait sorti de la scène, ne* fût-ce que pour un moment, pouvait-il douter que ce moment, si court qu'il fût, serait mis à profit par ses ennemis pour le détruire? Il en avait de fort ardents et redoutables à la tète desquels il fallait placer Monsieur et les princes. Ils étaient devenus, depuis leur exclusion du conseil, irréconciliables avec lui. Voilà pour l'intérieur.

Quant à sa situation vis-à-vis de l'étranger, il s'éloignait, disaitr-il, pour ne pas donner les mains à ses injustes et excessives prétentions; il ne réfléchissait pas que ces prétentions étaient principalement soulevées par la puissance

avec laquelle il avait, à Vienne, contracté la liaison la plus intime, c'est-à-dire par TAutriche ; qu'elles étaient sourdement appuyées par l'Angleterre, autre membre de la Triple Alliance dans laquelle il avail enfermé la France. Comment pouvait-il se dissimuler qu'il n'y avait de ressource pour combattre et déjouer des intentions si hostiles, que dans l'appui de la Russie, avec laquelle il était irrévocablement brouillé, qui nourrissait contre lui une rancune personnelle trop bien justifiée? N'était-il pas évident que seule la Russie pouvait imposer à la Prusse une conduite plus modérée? Celle-ci avait un trop grand besoin de son appui pour risquer de lui faire une longue résistance. La Russie seule pouvait obtenir de l'Angleterre une conduite analogue; l'Autriche enfin ne garderait pas ses ambitieuses pensées devant le danger de se séparer si promptement d'un allié dont la force et la puissance venaient de se manifester avec tant d'éclat.

Je le demande, quelle pouvait être la place de M. de Talleyrand dans les négociations qui devaient naître d'une telle situation, et si elles s'accomplissaient sans lui, n'étaitil pas évident que ceux qui auraient appris à s'en passer, dans une circonstance aussi difficile, arriveraient bientôt à ne pas le croire très nécessaire? J'ai dit que les dix jours de sa vie qui se sont écoulés après le 30 avril 1814 avaient été les plus briUanls, les mieux employés de sa longue carrière ; je ne crains pas de dire que les deux mois et les dix-sept jours qu'il a passés à la tête du ministère, en 1815, doivent être appréciés et jugés en un sens tout contraire. Il s'y est constamment montré au-dessous de sa situation et n'a même pas eu l'air de la comprendre ; sa légèreté, son insouciance et, en même temps, son amour-propre exalté par les prétendus succès du congrès de Vienne, lui avaient complètement fasciné les yeux. Il ne s'est montré homme d'État ni dans les affaires intérieures, ni dans les affaires extérieures; soit usure physique, soit fatigue morale, il

Page 1