‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 206 sur 229 · DISSOLUTION DU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

DISSOLUTION DU MINISTÈRE

s'est montré incapable de porter le fardeau avec lequel il avait la prétention de se jouer.

Le lendemain matin de la conférence qui avait eu lieu chez M. de Jaucourt, M. de Talleyrand me fît prier de porter au Roi les premières paroles sur la nécessité que nous avions reconnue de dissoudre le ministère. J'acceptai la mission, dont je m'acquittai le soir même. Le Roi m'écouta sans étonnement et me parut très préparé à cette communication, qui ne lui était nullement désagréable; mais en même temps son obligeance pour moi fut extrême. « Eh bien! soit, me dit-il, dissolvons le ministère, mais quant à vous, vous resterez, je vous garde. »

Après lui avoir témoigné ma reconnaissance, comme je le devais, je m'efforçai de lui expliquer de mon mieux que l'honneur qu'il voulait me faire ne serait avantageux ni pour son service, ni pour moi. Restant seul du ministère qui allait se retirer, j'aurais l'air d'un transfuge et n'inspirerais confiance à personne. Mes nouveaux collègues verraient toujours en moi un homme de la dernière administration, avec laquelle ils me supposeraient aisément devoir conserver des intelligences. Pour peu que je vinsse à n'être pas, sur quelques points, complètement de leur avis, cette dissidence prendrait bientôt à leurs yeux le caractère d'une opposition calculée ; ma position dans le conseil serait donc extrêmement fausse et pourrait, par la même raison, n'être pas beaucoup plus favorable dans la Chambre des députés. Il me semblait, dès lors, infiniment meilleur de me réserver pour servir Sa Majesté d'une autre manière ; mille fois heureux, si les circonstances venaient à permettre que je fusse, un jour, rappelé auprès de sa personne et replacé dans un poste aussi honorable que celui que je me voyais forcé d'abandonner.

Le Roi parut entrer dans mes raisons; je le quittai donc avec la confiance que les impressions qui restaient dans son esprit ne pouvaient m'étre que favorables ; cependant

le lendemain matin, travaillant avec M. Beugnot, directeur général des postes, et lui racontant ce qui s'était passé la veille, il lui dit : « Auriez-vous jamais cru que M. Pasquier « me préférât M. de Talleyrand? » Je l'ai su peu après de M. Beugnot lui-même; tant il est vrai que les princes ont une susceptibilité dont on mesure difficilement l'étendue et que, pour ne les jamais blesser, il faudrait toujours sacrifier sa dignité et son indépendance!

Le premier pas franchi, M. de Talleyrand, à son tour, causa avec le Roi de la résolution qui était reconnue indispensable et contre laquelle Sa Majesté ne fit aucune objection. Il fut seulement convenu entre elle et lui que cette résolution serait tenue secrète autant que possible. Le Roi voulait avoir le temps de réfléchir sur la formation du nouveau ministère. Quant à ce qui nous concernait, tout se trouvant irrévocablement décidé, nous ne nous occupâmes plus, chacun dans notre département, que de terminer les affaires commencées et de faire signer les ordonnances nécessaires. Le ministre de la guerre, qui tenait à achever l'organisation de l'armée, publia les règlements concernant toutes les parties du service et complétant l'ensemble de son grand travail. Pour moi. je fis insérer au Moniteur l'ordonnance qui portait nomination et institution de la Cour royale de Paris, et celle relative à la formation du conseil privé.

Le fait le plus important de ces derniers jours fut la communication des actes diplomatiques que M. de Talleyrand nous avait annoncée. Les prétentions des alliés étaient consignées dans deux notes. La première était un projet de traité transmis par leurs plénipotentiaires avec l'observation suivante : « La pièce que l'on présente est le résulte tat des devoirs que les souverains alliés ont envers leurs « peuples et du désir de concilier ces devoirs avec les « sentiments qu'ils ont voués à SaMajesté le roi de France. « C'est comme telle qu'elle présente l'ensemble des de-

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