EXIGENCES DES ALLIÉS
« mandes qu'ils sont convenus de former vis-à-vis de la « France. »
La seconde note avait été envoyée par lord Castlereagh dès le 11 septembre. Il demandait, au nom de tous les plénipotentiaires, la restitution des objets d'art enlevés par les Français pendant le cours de leurs conquêtes en Europe. La réclamation n'avait pas lieu dans le seul intérêt des quatre grandes puissances, mais encore dans celui du Pape, du grand-duc de Toscane, du roi des Pays-Bas et de tous les autres souverains dépouillés. M. de Talleyrand répondit le 19 septembre. D'après ce que j'ai dit des dispositions et des vues de M. de Talleyrand, il devait lui convenir de décliner cette demande et d'y répondre avec une certaine hauteur. Elle était conçue, au reste, dans des termes qui pouvaient exciter très justement l'indignation d'une âme française; on y trouvait, entre autres phrases blessantes, celle-ci : « Le roi de France aura encore « d'amples moyens d'orner convenablement la capitale dé (( son empire, il peut donc renoncer aux objets précieux « venus d'une source impure sans porter atteinte à la culture « des arts en France. »
Lors de l'occupation de Paris en 1814, les alliés auraient pu sans doute faire valoir une prétention de celte nature ; mais la générosité de l'empereur Alexandre ne l'avait pas permis. Était-ce donc quand ils revenaient comme alliés du roi de France, lorsque Louis XVIII était en quelque sorte à leur tête, au moment où ils franchissaient de nouveau les portes de sa capitale, qu'il pouvait être convenable de la dépouiller d'une propriété qu'ils avaient respectée dans des circonstances où il leur aurait été permis, avec plus de justice, d'invoquer le droit de la conquête?
Parmi les objets réclamés, il yen avait, et c'étaient peutêtre les plus précieux, qui étaient devenus des propriétés françaises en vertu de conventions formelles, notamment ceux que le Pape avait cédés lors de ses premiers traités
avec Napoléon. Rien n'était donc plus facile que de défendre ceux-là. M. de Talleyrand indiqua bien dans sa contrenote la distinction qui se présentait si naturellement, mais il ne voulut pas aller jusqu'à la concession à laquelle il aurait fallu se résigner; la partie qu'on devait conserver en tout état de cause ne pouvant être sauvée que par le sacrifice de celle qui était moins aisée à défendre; malheureusement il croyait de son intérêt de ne rien céder, au moins en apparence. C'était un mérite dont il voulait pouvoir se glorifier un jour. Il termina donc sa réponse par le refus le plus absolu.
Les alliés n'hésitèrent pas à prendre le parti brutal de se faire ce qu'ils appelaient justice à eux-mêmes. Un détachement de troupes prussiennes était préposé à la garde des portes des musées. Sous la protection et avec l'assistance de ce détachement, chacun put emporter ce qu'il se prétendait en droit de réclamer. L'indignation fut grande dans la capitale, mais quelque générale qu'elle pût être, son impuissance n'en était pas moins évidente.
Le projet de traité ne nous fut remis que le 20; la réponse ne se fit pas attendre, elle fut envoyée le 21. L'opposition de l'empereur Alexandre avait fait écarter la plus grande partie des folles et odieuses prétentions dont j'ai parlé pluis haut et dont l'existence ne peut être révoquée en doute, car l'empereur Alexandre a plus tard donné au duc de Richelieu, comme un titre d'honneur qu'il devait toujours conserver, la carte de France sur laquelle avait été tracée la ligne en dehors de laquelle étaient marquées les provinces qu'on prétendait enlever à la France.
L'empereur de Russie avait-il donc oublié ses griefs? Était-il entièrement revenu aux sentiments de bienveillance pour la France et surtout pour la maison de Bourbon dont nous avions tiré un si grand parti en 1814? Je ne le crois pas. Sa générosité naturelle repoussait une spoliation excessive qui aurait enlevé à la France tous les agrandis-
PRÉTENTIONS DE LA COALITION. 4iî)
scments datant du siècle de Louis XIV. Après les procédés dont sa secourable intervention avait été si promptement payée, il ne se croyait plus obligé à la préserver de tous dommages qui ne seraient qu'une suite naturelle des grands revers qu'elle venait d'éprouver. Il ne se croyait pas le droit de priver ses alliés des indemnités auxquelles ils pouvaient prétendre, pourvu toutefois qu'elles fussent renfermées dans les bornes de justes représailles. Ses idées et ses sentiments avaient été consignés dans une note qui fut remise en son nom, par le comte Capo d'Istria, à la conférence des ministres étrangers dans les premiers jours de septembre. Suivant cette note, le traité de Paris du mois de mars 1814 devait encore être pris pour base des nouvelles négociations; on ne devait s'en écarter qu'autant que cela serait jugé indispensable pour la sûreté des puissances alliées, sûreté qu'on devait aussi chercher dans le renouvellement de la partie défensive du traité de Chaumont. Il serait fort injuste de ne pas faire une large part au comte Capo d'Istria dans cette démarche si importante de son souverain. Il y contribua plus que personne et rendit ainsi à la France le plus grand des services.
Les chefs de la coalition durent alors se borner à demander « la cession d'un territoire égal aux deux tiers « de ce qui avait été ajouté à l'ancienne France par le « traité du 30 mai 1814, et dans lequel seraient com- « prises les places de Condé, Philippeville, Marienbourg, « Givet, Charlemont, Sarrelouis, Landau, et les forts « de Joux et de l'Écluse. Us exigeaient la démolition « d'Huningue. » Ils voulaient encore six cents miUions, à titre d'indemnité, et deux cents millions pour servir à la construction de places fortes dans la partie des Pays-Bas limitrophe de la France. Enfin, ils se réservaient le droit d'occuper militairement pendant sept ans les places de Valencienncs, Bouchain, Cambrai, Maubeuge,Landrecies, le Quesnoy, Avesnes, Rocroy, Longwy, Thionville et
Bitche, plus la tète de pont de Fort-Louis. Toutes ces places étaient comprises dans une ligne tirée le long des frontières du Nord et de TEst. L'armée d'occupation, placée derrière cette ligne, devait être de cent cinquante mille hommes entretenus par la France et mi^ sous les ordres d'un général nommé par les puissances alliées.
Les bonnes raisons ne manquaient pas, au défaut de la force, pour repousser des demandes si lourdes et d'autant plus rudes que presque personne en France ne s'y attendait. M. de Talleyrand devait en être d'autant plus affecté que sa responsabilité personnelle se trouvait engagée. Seul représentant de l'a France au congrès de Vienne, à l'époque du débarquement de Napoléon, s'étant toujours présenté comme le principal inspirateur de la coalition formée contre lui, n'avait-il donc jamais pensé à défendre, au moins hypothétiquement, les intérêts de la France ? N'avait-il rien stipulé pour elle ? L'avait-il livrée sans nulle précaution, sans nulle convention préalable aux conséquences de l'invasion qu'il provoquait? Il y avait là matière à des reproches qui pouvaient l'embarrasser très sérieusement. Il n'en fut que plus décidé à suivre le plan qu'il s'était tracé, de repousser nettement ce qu'il regeirdait comme excessif et de ne laisser aucune porte ouverte pour aucune concession subséquente, sur les points qui pourraient porter atteinte à la fierté nationale. Peu lui importait que la négociation devînt ensuite beaucoup plus difficile, puisque sa retraite était décidée et puisqu'il était peu désireux de faciliter la tâche de ceux qui devaient lui succéder.
La principale force de cette réponse repose sur le parti si facile à tirer de cette assertion incontestable, que les puissances alliées n'ayant pas cessé de reconnaître Sa Majesté Très Chrétienne comme roi de France, avaient toujours avoué par conséquent les droits qui lui appartenaient en cette qualité, qu'elles n'avaient pas cessé un