‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 25 sur 229 · MORT DE M. MALOUET · texte numérisé non relu

MORT DE M. MALOUET

fait plus d'une faute dans son court ministère, ne fût-ce que celle de la négociation entreprise avec Saint-Domingue sur les bases les plus fausses, les plus mal choisies. Il avait rétabli la distinction des classes entre les habitants, suivant leur couleur. Pour tempérer ce que cette distinction pouvait avoir de trop rigoureux, il avait promis des lettres de blanc à tous les hommes de couleur qui s'en rendraient dignes par leur bonne conduite. Voilà la perspective qu'il Ocrait à une population entièrement composée de nègres et de mulâtres I Voilà le moyen sur lequel il comptait pour la décider à se replacer sous l'autorité de la France!

La mort de M. Malouet fut cependant un malheur. Il avait de la droiture, nulle intrigue; c'était, dans le conseil, une voix toujours assurée aux idées conciliantes et modérées. On fut assez embarrassé du choix de son successeur; le portefeuille de la marine fut provisoirement donné à M. Ferrand, directeur général des postes. Il était difficile de rencontrer un homme plus étranger à tout ce qui touchait à la marine; il n'en fut pas troublé, et malgré son grand âge et ses infirmités, il accepta le fardeau. Ce fut lui qui organisa le service de la croisière chargée de surveiller l'île d'Elbe; or, on ne l'accusera sûrement pas d'avoir fait à ce sujet abus de précautions.

Il fallut cependant sortir du provisoire et profiter de l'occasion pour opérer d'autres changements qu'on commençait à juger indispensables. Le général Dupont, malgré les complaisances les plus fâcheuses, était abandonné par ceux-là mômes qui les avaient exigées et qui étaient responsables de toutes ses fautes. L'armée était mécontente, tout le monde se plaignait, la discipline se relâchait, on voyait partout des symptômes d'insubordination. Eh bien, à entendre les gens de cour, la faiblesse, la légèreté du ministre de la guerre en était seule la cause. Il no savait ni se faire obéir, ni se faire respecter. Les véritables causes du mal étaient les nombreuses demi-soldes, l'inac-

tivité imposée subitement à tant de braves officiers, les corps privilégiés dont la nouvelle maison du Roi se composait» les grades et les distinctions honorifiques prodigués à des jeunes gens dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, dont tout le mérite se tirait de leur naissance, ou de quelque haute protection qu'ils avaient l'art de se procurer.

Il faut avoir eu occasion de regarder d'aussi près que je l'ai fait la composition de ces corps, pour se faire une juste idée des abus qui s'y étaient promptement introduite Celui que j'ai pu le mieux connaître avait été moins que les autres désorganisé ; c'était la compagnie de mousquetaires commandée par le général de Nansouty. Il était trop bon militaire pour n'avoir pas résisté, autant qu'il dépendait de lui ; mais comment échapper à la persévérance des solliciteurs, quand toutes les portes leur sont ouvertes, quand on n'est dans sa résistance soutenu par personne (1)?

Le général Dupont dut porter le premier la peine de tant de fautes qu'il n'avait pas eu le courage d'empêcher. Le choix du successeur fut laborieux. Monsieur l'emporta enfin, et fit agréer le maréchal Soult. Aucun choix ne pouvait étonner plus que celui-là. Le maréchal était sans doute une des premières capacités de l'armée, mais il était turbulent, ambitieux; on savait sa folle tentative pour monter sur le trône de Portugal, lorsque Napoléon lui avait confié

(1) Quand cette compagnie de mousquetaires fut organisée, ce fut une chose fort curieuse que le soin qu'il fallut prendre pour la mettre en état, non de manœuvrer, mais de marcher. Elle avait son quartier & l'Arsenal. Là, des instructeurs étaient obligés de procéder par les principes les plus élémentaires. Plusieurs de ces ofïiciers improvisés savaient à peine se tenir à cheval. M. de Nansouty, déjà fort malade (il est mort au mois de février suivant), ne pouvait plus guère sortir de chez lui; il me montrait souvent les rapports qu'il recevait, et ne pouvait s'empêcher d'en faire les plaisanteries les plus amères. Je me souviens de son inquiétude lorsqu'il fallut, pour la cérémonie du 21 janvier, envoyer la compagnie faire escorte sur la route de Saint-Denis, et de sa joie lorsqu'il apprit que tout son monde était rentré sans accident ou trop de désordre.

Page 1