‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 29 sur 229 · LES PAMPHLETS · texte numérisé non relu

LES PAMPHLETS

tous les faits et gestes imputés au général Exelmans. Celui-ci, qui n'a garde de méconnaître la juridiction d'un conseil que devait présider le général d'Erlon, se rend aussitôt à Lille. Il est complètement acquitté le 24 janvier. Tout cet éclat vint donc aboutir à un jugement dans lequel le gouvernement eut le dessous. Rien n'était moins propre à établir dans l'armée cet ascendant de l'autorité que le maréchal Soult s'était flatté de reconquérir.

Tout tournait en sens contraire; l'opinion publique était dans cette disposition fâcheuse où tout est mal compris, mal interprété, où les mesures les plus justes ne font qu'aigrir les esprits. Ces dispositions étaient exploitées avec l'art le plus perfide par une quantité de brochures, de pamphlets qui, en dépit- de la dernière loi rendue et de la censure établie, se produisaient avec une incroyable activité et étaient accueillis avec grande avidité. On aurait tort de croire que ces moyens puissent être dédaignes. Un écrit à peu près périodique, publié sous le titre de Nain jaune, faisait plus de mal que les autres. Il avait pris à tache de rendre ridicules les hommes récemment arrivés au pouvoir; avec autant d'esprit que de malice, on se moquait de ces vieux revenants, champions surannés des idées monarchiques, qui, accourus du fond de leurs provinces, encombraient avec leurs antiques uniformes les salons du château, célébraient les anciens usages, impatients de ramener le régime et les modes du règne de Louis XV. Pour eux, on avait inventé l'ordre de VÉteignoir; cette idée plaisante eut un grand succès; l'ordre fut libéralement distribué à tous ceux qu'on avait intérêt à discréditer. Les caricatures vinrent à l'appui de cette sanglante ironie. Tout le monde a vu, personne n'a oublié celle qui était consacrée aux Voltigeurs de Louis XIV. Il faut bien tenir compte de ces moyens de nuire; si futiles en apparence qu'ils paraissent, ils ont une incontestable influence sur les esprits, dans les époques troublées. Le Nain jaune était composé sous l'in-

fluence du duc de Bassano; il se préparait dans son salon, regardé comme le quartier général de tous ceux qui étaient restés dévoués à Napoléon. Les principaux collaborateurs étaient M. Arnault, de l'Académie française, un jeune Harel, auditeur au Conseil d'État, sous-préfet à Soissons à l'époque de l'invasion, et un sieur Bory de Saint-Vincent, bien qu'il fût attaché au cabinet du maréchal Soult; puis venait une quantité d'écrivains protégés du duc.

Tous les hommes sérieux étaient frappés du désarroi de l'administration, du peu d'autorité qu'avait le gouvernement du Roi, des conséquences funestes que devait avoir la prolongation de cette situation. L'abbé de Montesquiou, pénétré de cette vérité, prit la résolution de la faire connaître au Roi. Mais comme, en signalant le mal, il fallait en même temps proposer le remède, il voulut conférer sur ce sujet avec un petit nombre de personnes sûres et avec lesquelles il se pourrait ouvrir entièrement. Son choix tomba sur MM. Royer-CoUard, Becquey, Guizot et moi. Il ne voulait pas que cette conférence fût remarquée. Il fut alors convenu que la réunion aurait lieu à un dîner chez M. Becquey ; le jour fut pris, si je ne me trompe, dans la première quinzaine de janvier. En voyant arriver l'abbé, nous fûmes étonnés de son air embarrassé et de sa mauvaise humeur; il nous en donna bientôt la clef, en nous apprenant que, loin d'être en mesure de dire utilement des vérités au Roi, il se trouvait depuis trois jours menacé dans sa position ministérielle. Il avait mal dissimulé sa désapprobation de l'entrée du maréchal Soult dans le Conseil; M. Beugnot lui était aussi peu agréable, et il s'était permis de laisser voir qu'il le trouvait fort déplace à la marine. Enfin, sa mésintelligence avec M. de Blacas n'avait jamais cessé d'aller croissant. Ce dernier avait entrepris de le renverser, et il avait tout fait pour décider le Roi à mettre à sa place M. de Chateaubriand. Ce choix était certainement un des plus bizarres qu'on pût imaginer, rien n'ayant jusqu'alors, dans

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