LE MARIAGE RUSSE
« et tout cela a été obtenu sans nous brouiller avec per- « sonne et même en acquérant des appuis pour l'affaire a de Naples. »
Comme ce passage contient toute l'apologie de la conduite de M. de Talleyrand, tracée par lui-même, j'ai dû en donner pleine connaissance (1). Mais il était un autre succès qu'il avait encore obtenu et dont je dois rendre compte. Il était parvenu à mettre le Roi tout à fait à son aise sur l'alliance proposée entre le duc de Berry et une grande-duchesse de Russie. J'ai déjà dit combien l'empereur Alexandre tenait à cette alliance. Pendant son séjour à Paris, il en avait parlé plusieurs fois à M. de Talleyrand, qui s'y était alors montré très favorable. Il avait été jusqu'à charger le duc de Richelieu d'en faire la proposition formelle au Roi.
Le Roi, sans s'engager positivement, avait dû répondre d'une manière obligeante ; mais il s'était servi, pour écarter la nécessité d'une décision précise, du prétexte que cette affaire devait se traiter avec toutes celles qui se discuteraient à Vienne. Le moment était arrivé où il fallait se décider. M. de Talleyrand, conséquent cette fois avec le système politique dans lequel il s'était engagé, parfaitement assuré d'ailleurs de plaire au Roi en lui fournissant des raisons ou des excuses à l'appui du refus qu'il réservait, n'hésita pas à lui écrire le 25 janvier la lettre suivante.
(1) Dans le cours des années suivantes, M. de Talleyrand, en raison des circonstances et des personnes, s'est créé pour la défense du parti auquel il s'était arrêté dans cette mémorable circonstance, des arguments d'une tout autre nature. Je l'ai entendu se faire un mérite auprès du duc de Vicence de sa persévérance à défendre la personne du roi de Saxe, le dernier allié qui fût en 1813 resté fidèle èi Napoléon. A d'autres qui déploraient avec amertume les concessions que la France avait été obligée de faire dans les provinces sur le Rhin, il disait que rien, lors de la première guerre, ne serait plus simple, plus naturel que de reprendre à la Prusse celles des provinces qui lui avaient été cédées, tandis que si elles eussent été données au roi de Saxe en dédommagement de ses anciens États, il serait diflicile et par trop dur de l'en dépouiller
i02 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
La version que j'en donne, je la puis garantir. Il est facile, en la lisant, de se faire une idée de tout ce qui a dû la précéder. Beaucoup de pourparlers avaient eu lieu, la correspondance sur ce sujet avait été fort active. M. de Talleyrand, avant son départ, s'était assuré des sentiments du Roi et de la famille royale.
(( Sire,
« Le général Pozzo di Borgo paraît devoir partir cette « semaine pour retourner à Paris. Il aura probablement reçu « de l'empereur Alexandre des ordres relatifs au mariage. « Je crois devoir soumettre aujourd'hui à Votre Majesté « quelques réflexions sur une matière aussi délicate et <( aussi grave sous tant de rapports.
« Votre Majesté veut, et a toute raison de vouloir, que « la princesse, quelle qu'elle soit, à qui M. le duc de Berry « donnera sa main, n'arrive en France que princesse catho- « lique. Votre Majesté fait de cette condition et ne saurait « même se dispenser d'en faire une condition absolue. Roi « très chrétien et fils aîné de l'Église, elle ne peut point por- « ter à cet égard la condescendance plus loin que Bonaparte « lui-même ne s'était montré disposé à le faire, lorsqu'il « demanda la grande-duchesse Anne. Si cette condition (c était acceptée par l'empereur Alexandre, Votre Majesté, « en supposant qu'elle ait engagé sa parole, ne se croirait « sûrement pas libre de la retirer ; mais il paraît que l'em- « pereur, sans vouloir s'opposer à ce que sa sœur change « de religion, ne veut pas qu'on puisse lui imputer, à lui, « d'avoir donné les mains à ce changement, comme on « aurait lieu de le faire s'il avait été stipulé. Il veut qu'il « puisse être regardé comme l'effet d'une détermination de « la princesse elle seule, lorsqu'elle aura passé sous d'autres « lois, et qu'en conséquence ce changement suive le mariage « et ne le précède pas; il tient donc à ce que sa sœur aille