MUTATIONS DANS L'ADMINISTRATION
populaire. C'est toujours son nom et son souvenir qu'on a invoqués à toutes les époques, quand on a senti le besoin de se concilier l'affection des peuples. Il y avait encore l'ordre de Saint-Louis. Il eût peut-être été sage d'éviter une sorte de rivalité en le fusionnant avec la Légion d'honneur; mais c'eût été pour la maison de Bourbon un trop grand sacrifice, et je ne pense pas que personne ait été alors en mesure de le lui proposer. On crut remédier aux inconvénients de l'existence simultanée des deux ordres en faisant dans l'armée une ample distribution de décorations de l'ordre de Saint-Louis. Il en résulta que le bruit ne tarda pas à se répandre que la Légion d'honneur ne serait plus qu'un ordre civil. Cette idée fut encore accréditée par le choix que le Gouvernement provisoire avait fait de M. de Pradt pour chancelier. On fut obligé de démentir officiellement, dans le Moniteur^ le mauvais bruit que je viens de rapporter. Il était d'autant plus nécessaire de ne plus blesser l'armée dans un point si sensible pour son amour-propre, que d'autres déplaisirs ne lui manquaient pas. Ainsi les gardes du corps commencèrent leur service le 26, et on vit beaucoup de nouveaux officiers entrer en activité dans le moment où un grand nombre parmi les anciens étaient mis en non-activité. On conservait seulement à tous les officiers supérieurs leur traitement jusqu'au mois de septembre 1814.
A la même époque commencèrent les nombreuses mutations dans le personnel de l'administration : préfets, souspréfets, maires et autres fonctionnaires administratifs. L'abbé de Montesquiou mit dans cette opération tous les ménagements qui furent en son pouvoir, et je lui dois cette justice que presque tous les hommes de quelque talent ou qui jouissaient d'une bonne renommée trouvèrent en lui un zélé défenseur. Mais il eut encore trop souvent la main forcée par les princes et leur entourage. Je puis citer parmi les violences qui lui furent faites la disgrâce de
M. de Bondy. Il le maintint pendant plusieurs mois à la préfecture de Lyon, malgré les clameurs des royalistes exaltés de cette ville; il dut céder. En même temps, il lui fallut subir des incapacités dont les inconvénients ne tardèrent pas à se manifester. J'ai déjà dit qu'on ne devait pas compter parmi ses mérites le talent de bien apprécier les hommes : il avait autour de lui une nombreuse clientèle, et, malgré son esprit, ce n'était pas toujours lés plus distingués qui obtenaient le plus de faveur. Il lui restait de ses anciennes habitudes de cour et de grand seigneur une extrême faiblesse pour les longues et persévérantes obséquiosités.
Heureusement deux hommes avaient la première part dans sa confiance : M. Royer-CoUardetM. Becquey. J'ai dit l'origine de leur intimité. On ne pouvait refuser ni à l'un ni à l'autre un véritable mérite. Quant à l'influence qu'ils ont dû exercer à cette époque, il ne faudrait pas en juger par ce qu'a dit et fait depuis M. Roycr-Collard; il était alors bien différent de ce qu'il a été deux ans plus tard. Son royalisme était agressif contre la Révolution et ses œuvres. Cette animosité, nourrie, avivée par le rôle qu'il avait joué longtemps, n'était pas exempte de préventions à l'égard des personnes qui s'étaient alors fait un nom ; sentiment d'autant plus à remarquer que M. Royer-Collard a toujours gardé un grand fonds d'éloignement pour la cour, pour les usages, pour les manières qui y dominaient et dont son amour-propre était souvent d'autant plus blessé que le contraste était grand avec ses habitudes très simples. Les opinions constitutionnelles avaient fait peu de progrès dans son esprit. Il parlait fort légèrement de la liberté de la presse, qui depuis lui a été si chère, et il ne se gênait guère dans son intimité pour la déclarer peu compatible avec la restauration d'une vieille monarchie. La preuve de ce que j'avance est, au reste, acquise par le projet de loi sur la presse dont j'aurai bientôt à parler et qu'il rédigea