‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 6 sur 229 · LE CHANCELIER DAMBRAY · texte numérisé non relu

LE CHANCELIER DAMBRAY

conjointement avec M. Guizot, placé par lui auprès de Tabbé de Montesquieu en qualité de secrétaire général du ministère de Tintérieur. Celui-ci n'avait pas non plus à cette époque des idées très arrêtées sur cette matière, et il eut peu d'efforts à faire pour rédiger l'exposé des motifs que l'abbé de Montesquiou prononça en cette occasion.

Pourquoi s'étonner de ces rapides et grandes variations dans la manière de penser et d'agir? Les idées depuis quinze ans avaient été tellement déroutées, et on avait, sous le régime impérial, si complètement perdu l'habitude de s'occuper de certaines matières, on avait vécu dans une si entière soumission aux vues et aux volontés du gouvernement, qu'il fallait un certain temps pour reprendre l'habitude de penser par soi-même, pour arriver à se rendre un compte exact et consciencieux de ses propres opinions.

Les choses étaient plus accentuées encore au ministère de la justice. Le chancelier, M. Dambray, y avait apporté, de la meilleure foi du monde, et même avec une sorte de naïveté, toutes les opinions de l'ancien régime. Il fallait se hâter d'y retourner, parce qu'à ses yeux c'était le seul ordre naturel et logique. Cette conviction perçait dans toutes ses actions comme dans toutes ses paroles. Telle fut évidemment l'idée qui présida à l'organisation qu'il fit donner au Conseil d'État, et a la manière dont il le composa. De toutes les opérations de l'époque il n'y en eut pas de plus mal combinée. De la part de M. Dambray, cela devait étonner : aucun avocat général ne s'était acquis, en aussi peu de temps que lui, une brillante réputation dans le parlement de Pai*is. Ses mœurs douces et simples avaient en même temps quelque chose de très magistral, et, quand j'entrai dans la carrière, on ne faisait aucun doute qu'il ne fût destiné aux plus hautes dignités. Il n'émigra pas, mais comme ses opinions étaient contraires à celles qui étaient alors en faveur, il demeura étranger à tout ce qui se pas-

i2 MÉMOIRES DU CHANCELIER PÀSQUIER.

sait autour de lui et vécut retiré dans ses terres en Normandie. Son mariage avec la fille de M. de Barentin (garde des sceaux sous Louis XVI et, à la mort de M. de Maupeou, reconnu chancelier par les princes, qu'il avait suivis en pays étranger) l'avait encore attaché plus particulièrement à la cause royale. Lorsque vint le gouvernement impérial, il résista aux instances qui lui furent faites pour rentrer dans la magistrature; Napoléon l'aurait bientôt élevé au premier rang; il continua de vivre dans la retraite. Persuadé qu'il ne serait plus de sa vie appelé à prendre part à aucune affaire sérieuse, il avait renoncé à toutes les études, à toutes les occupations qui demandaient une attention tant soit peu soutenue. Son temps fut dès lors partagé entre les soins qu'il donnait à ses vastes propriétés, les amusements d'une société de château, et, faut-il le dire? à la lecture des romans, pour lesquels il prit un goût fort vif. Ce fut ainsi que s'écoulèrent vingtrcinq années de sa vie. On a dit de quelques personnes qu'elles n'avaient rien oublié ni rien appris; on aurait pu dire de lui qu'il n'avait rien appris et beaucoup oublié. Il ne lui restait de son ancienne manière d'être qu'un esprit d'équité et des habitudes judiciaires qui se sont retrouvées toutes les fois qu'il a eu à prononcer sur une matière purement litigieuse. Il faut y joindre une grande aménité dans les manières et une bienveillance toujours prête à se manifester quand elle n'était pas arrêtée par quelque intérêt politique.

Le préambule de l'ordonnance qui réorganisait le Conseil d'État était court, mais fort remarquable. Il y était dit que le Roi, s'étant fait représenter les règlements adoptés par ses prédécesseurs pour l'organisation de leur Conseil, avait reconnu qu'il serait difficile d'arriver à un meilleur système; que néanmoins, reconnaissant aussi qu'il y avait, sous quelques rapports, de l'avantage à simplifier ce système, on ne pouvait se dispenser de le mettre en harmonie avec les changements survenus dans la forme du gouver-

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