CHAPITRE VI
Arrivée de lord Wellington à Vienne; il apporte un appui précieux aux plénipotentiaires français. — Intercept d'une lettre de Murât à Napoléon. — L'Autriche reste toujours disposée à soutenir le roi de Naples. — M. de Talleyrand gagne à sa cause les plénipotentiaires anglais. — Lord Castlereagh excite les empereurs de Russie et d'Autriche contre Murât. — Nouvelle entrevue de M. de Tallejrand avec l'empereur Alexandre. Celui-ci se plaint de l'inexécution du traité du 11 avril, s'emporte contre Murât et promet son appui pour le chasser de son royaume. — Lord Castlereagh quitte Vienne complètement gagné à la politique française. — Note comminatoire de Murât à la chancellerie autrichienne. — Personne, au congrès, ne s'occupait de Napoléon. — La lettre de Murât, communiquée par lord Wellington, réveille les craintes. — Le général Pozzo propose la déportation loin de l'Europe. — Cette conduite maladroite détermine Napoléon à agir. — Fautes du gouvernement royal. — Débarquement de l'Empereur au golfe Jouan. — Incurie de la police des Bourbons. — Maladresse du ministre de la guerre qui rassemblait des troupes dans le Midi sans s'inquiéter de leur esprit. — Effet produit à Paris par la nouvelle du débarquement. — Les craintes se font jour rapidement. — Le gouvernement convoque les Chambres. — Un corps d'armée se rassemble en Franche- Comté sous le maréchal Ney. — Marche de Napoléon; il arrive à Lyon. — Conspiration militaire dans le Nord; elle échoue. — La trahison couve de tous côtés. — Le maréchal Soult cède le ministère de la guerre au duc de Feltre. — Le duc de Berry rassemble une armée en Bourgogne pendant que le duc et la duchesse d'Angoulôme tentent de soulever le Midi.
M. de Talleyrand était-il désintéressé dans les efforts qu'il a faits, dans le zèle qu'il a déployé pour la reconstitution de la Saxe comme pour ramener le roi Ferdinand IV à Naples? On a beaucoup affirmé le contraire. Toujours est-il qu'il déploya toutes les ressources de son esprit pour obtenir le succès de cette seconde négociation, comme de la première.
L'arrivée du duc de Wellington, le 1" février, quelques jours avant la conclusion des affaires de la Saxe, l'aida puissamment. Le duc avait traversé la France, il avait vu le Roi, qui Tavait accueilli avec une distinction dont son amour-propre avait été très flatté. Il avait été facile à M. de Talleyrand de le circonvenir et de le faire entrer dans ses vues. Le duc fit un tableau fort brillant de la situation de la France, dit que le Roi était très aimé, très respecté, et se conduisait avec une sagesse parfaite ; il fit quelques réserves relativement à l'armée au point de vue politique. Les paroles du duc de Wellington contribuèrent beaucoup à donner du poids à celles de M. de Talleyrand.
Le duc de Wellington était d'autant plus disposé à agir de concert avec le représentant de la France dans l'affaire de Naples, qu'un des ministres du Roi (M. de Blacas, si je ne me trompe) lui avait, lors de son passage à Paris, communiqué une lettre de Murât, interceptée dans le trajet de Naples à l'île d'Elbe. Cette lettre prouvait, en dépit de ses traités avec l'Autriche, l'intelligence qui subsistait toujours entre lui et Napoléon.
C'était une grande fortune pour M. de Talleyrand que cette découverte si propre à agir sur l'esprit du duc do Wellington, au moment où il venait remplacer au congrès lord Castlereagh, obligé de retourner h Londres pour l'ouverture du Parlement. Celui-ci enfin partait le 15 février, avec un très vif désir de voir expulser Murât et avec la résolution de ne rien négliger pour déterminer le cabinet britannique à y donner les mains. Toutefois cette expulsion ne pouvait encore être tenue pour assurée; il faudrait, non sans peine, obtenir le consentement de l'Autriche, liée par des engagements formels vis-à-vis de Murât (1), et qui
(4) Ces engagements ne furent bien connus que lorsque M. de Talleyrand parvint à se procurer à Vienne, avec la copie du traité passé à Naples entre l'empereur d'Autriche et Murât, le 11 janvier 1814, celle des articles secrets et additionnels en date du même jour, et même