‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 59 sur 229 · PARIS APPREND LE RETOUR DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

PARIS APPREND LE RETOUR DE NAPOLÉON

effrayante réalité. C'était une plaie cacliée dont la réflexion faisait voir la profondeur. On se disait qu'il était impossible que Napoléon se fût jeté dans une telle entreprise s'il ne se connaissait pour réussir de grands et de secrets moyens. D'autre part, on se demandait où serait, du côté du gouvernement royal, la tête assez forte pour lutter contre lui, pour déjouer la rapidité, la vigueur de ses conceptions. Puis, à qui pourrait-on se fier? Où trouverait-on du zèle, du dévouement? Alors on passait en revue les fautes commises pendant les neuf mois qui venaient de s'écouler, les conséquences qui pouvaient en découler; et le gouvernement, comme on le verra tout à l'heure par les aveux qui lui sont échapgj^s, était loin d'atténuer ces mauvaises impressions.

Quant aux personnes qui par leur expérience étaient le mieux en mesure de connaître Napoléon, ses ressources, son habileté à profiter du moindre avantage, elles se disaient que, s'il n'était pas détruit dans les huit ou dix premiers jours, il finirait nécessairement par triompher. Telle était ma conviction personnelle et celle de M. Mole, avec qui j'eus alors souvent l'occasion de m'entretenir. Nous tenions l'un et l'autre pour assuré que si le succès était seulement balancé pendant quelques heures entre lui et les premiers corps qu'il rencontrerait sur sa route, tout serait irrévocablement perdu, et alors, malgré l'attachement que M. Mole avait eu longtemps pour lui, malgré les faveurs qu'il en avait reçues et celles qu'il pouvait encore en attendre, il n'hésitait pas, je le puis affirmer, à regarder cet événement comme le plus grand des malheurs. Il voyait, ainsi que moi, la guerre universelle ramenée avec Napoléon, et ne faisait aucun doute, dans le cas où il viendrait à succomber de nouveau, comme cela n'était que trop vraisemblable, qu'il ne fallût s'attendre à la ruine entière de la France, à son morcellement, à son déchirement, et peut-être au partage entier de ses provinces !

Ces tristes et si naturelles prévisions n'avaient pas pénétré dans la foule; l'incertitude qui planait encore sur les événements ne permettait à personne de laisser éclater ni ses craintes ni ses espérances. Au château et dans les salons, on affectait de considérer cet événement comme heureux, parce qu'il terminerait une existence incompatible avec la paix publique. Le gouvernement était loin de partager cet aveuglement, et ses actes ont assez témoigné à quel point il regardait le danger comme grave et imminent. Dès le 7, on vit paraître dans le Moniteur une proclamation qui convoquait la Chambre des pairs et la Chambre des députés. Chaque membre de l'une et de l'autre Chambre devait se rendre au lieu ordinaire des séances aussitôt qu'il aurait connaissance de cette proclamation. Le préambule indiquait la nécessité de déjouer, par de promptes et sages mesures, les coupables espérances de ceux qui ne craindraient pas de troubler par la malveillance et la trahison le bonheur et la tranquillité dont jouissaient les peuples. Une autre ordonnance déclarait Napoléon Bonaparte traître et rebelle, pour s'être introduit à main armée dans le département du Var, et enjoignait à tous les gouverneurs de province, commandants de la force armée, gardes nationaux, même aux autorités civiles et aux simples citoyens, de lui courir sus et de le traduire incontinent devant un conseil de guerre qui, après avoir reconnu l'identité, appliquerait contre lui les peines prononcées par la loi. Seraient punis des mêmes peines et comme coupables des mêmes crimes les militaires et employés de tout grade qui l'avaient accompagné dans son évasion. Seraient pareillement poursuivis et punis comme complices et fauteurs de rébellion tous administrateurs civils et militaires, etc., même les simples citoyens qui lui prêteraient aide et assistance, enfin ceux qui, par des discours tenus dans des lieux ou réunions publiques, par des placards affichés ou des écrits imprimés, prendraient part ou engageraient les citoyens à

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