LA CONSPIRATION MILITAIRE'DU NORD
pereur diminuait plutôt qu'elle n'augmentait, et que sa marche était hérissée de difficultés. J'ai rencontré plus d'une personne qui cherchait à se persuader qu'il n'avait fait qu'emprunter pour quelques marches le territoire de France et qu'il s'était ensuite rejeté sur l'Italie, parce qu'il pensait qu'elle serait plus facile à soulever. Cette fable ne valait pas la peine d'être réfutée. La seule chose qu'on sût avec certitude, c'est qu'il avait évité de prendre la route de la Provence dont il avait pu connaître, en se rendant àl'ile d'Elbe, les dispositions hostiles, et qu'il s'était dirigé sur Grenoble par Sisteron et par la route des montagnes. Le Dauphiné devait lui faire espérer un accueil plus favorable que la Provence. On attendait donc avec une vive anxiété les nouvelles venant de Grenoble. La ville était assez bien fortifiée; il n'y pouvait entrer que si les portes lui en étaient ouvertes.
Chacun raisonnait sur cette hypothèse, lorsqu'une dépèche télégraphique, en date du 10, huit heures du matin, apporta à Paris la nouvelle que Bonaparte avait dû coucher à Bourgoin la veille et qu'il entrerait probablement à Lyon le soir. Cette nouvelle fut donnée le lendemain 11 dans le Jlfom^^wr avecl'annotation qu'aucune dépêche télégraphique, aucune lettre ne faisait connaître que Grenoble eût ouvert ses portes. Le lendemain 12, on n'avait pas encore d'autres détails, mais tous les esprits furent frappés par le compte rendu d'un incident rapporté en ces termes : « Paris, « 12 mars, quatre heures du matin. — Trois officiers des « chasseurs à cheval dits royaux viennent d'arriver chez « Mgr le duc de Berry. Ils sont envoyés par le colonel Lion « et les officiers de son régiment, pour dire à Son Altesse « Royale qu'ils n'ont connu qu'à la Fère la démarche à a laquelle on voulait les engager, qu'ils se sont rassemblés a à Compiègne, ont manifesté leur façon de penser au géné- (c rai Lefebvre-Desnoëttes, et que sur-le-champ le colonel « Lion a pris le commandement du régiment, fait sonner
i30 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
« à cheval et repris la route de Cambrai, lieu de sa garni- « son. Ces officiers sont un major, un chef d'escadron et « un capitaine. »
Rien n'était mieux fait pour alarmer que l'annonce d'une tentative si vaguement indiquée, mais dont le but paraissait être bien grave, puisqu'il avait excité l'indignation du colonel et des officiers qui la dénonçaient. Le mouvement du général Desiioëttes et celui des troupes qu'il avait pendant quelque temps entraînées, étaient sans doute combinés avec celui de Napoléon, et si ses intelligences avec l'armée s'étendaient aussi loin, à quoi ne fallait-il pas s'attendre? Rien de plus naturel que cette supposition, et cependant j'ai eu depuis la certitude qu'elle était sans fondement. Un complot qui lui était tout à fait étranger s'ourdissait depuis quelque temps dans les garnisons du Nord, et principalement dans celle de Lille. Les généraux d'Erlon et Lallemand, qui commandaient dans cette ville, en ont été, avec le général Desnoëttes, les seuls chefs connus; mais bien d'autres y avaient certainement trempé. Quant à d'Erlon €t Lallemand, les ordres qu'ils avaient donnés aux garnisons de Guise et de la Fère ayant été apportés par les officiers qui se présentaient chez le duc de Berry, le ministre de la guerre, Soult, envoya sur-le-champ le maréchal Mortier à Lille, avec ordre de les arrêter; ils le furent en efl^et, et ne sortirent de prison qu'après le 20 mars.
Malgré les voiles dont cette entreprise manquée restait enveloppée, on sut qu'il ne s'agissait de rien moins que d'arriver à Paris, d'enlever le Roi avec toute la famille royale et de les transporter, disait-on, hors des frontières. Mais comment un tel projet avait-il pu être conçu sans quelque accord avec une partie au moins de la garnison de Paris? Celte probabilité, qu'il était presque impossible de ne pas admettre, avait de quoi saisir les imaginations les plus fermes; il fallait donc s'attendre à toutes les trahisons t Ces appréhensions furent confirmées parle renvoi du maré-