‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 64 sur 229 · L'OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'OPINION PUBLIQUE

divisés entre eux, s'accusaut réciproquement de tout le mal fait et se contrecarrant dans toutes les mesures qui successivement étaient proposées. L'abbé de Montesquiou me faisait les mêmes confidences. Que restait-il donc à espérer d'un tel désarroi? Le salut ne pouvait venir que do l'armée du maréchal Ney. Si celle-là tenait bon, si seulement elle ne se portait pas au-devant de Bonaparte et gardait sa position en Franche-Comté, il était difficile à l'Empereur de marcher sur Paris en la laissant derrière lui; alors peut-être aurait-on le temps d'organiser les moyens de défense entre Lyon et la capitale.

Telle était l'espérance dont on se berçait. Encore fallait-il que le pays secondât le gouvernement, que l'opinion publique se prononçât hautement en sa faveur. Les gardes nationales, si on parvenait à les ébranler, les volontaires royaux, si la jeunesse venait se placer avec empressement dans leurs rangs, pourraient, par leur exemple, contribuer puissamment à retenir les troupes dans le devoir, et le combat, une fois engagé sur ce terrain, pouvait n'être pas aussi favorable à Napoléon qu'il se le figurait. Il est certain que son retour n'était pas, à beaucoup près, désiré, comme il s'en flattait, par la moitié des habitants. Si on avait fait souvent entre son administration et l'administration royale des comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage de celle-ci, on n'avait pas oublié pour cela toutes les soufi'rances, toutes les misères des dernières années de son règne. On n'était point tenté de revoir la guerre perpétuelle, qui semblait inévitable avec lui. Puis on avait pris goût à ces libertés nouvelles, incompatibles avec son caractère, avec ses principes de gouvernement. On n'avait aucune envie de les lui sacrifier. Quoi que ses partisans aient pu dire et écrire depuis, non seulement son apparition ne causa aucune joie, en dehors de quelques départements de l'Est qui avaient conservé pour lui un véritable fanatisme, mais elle causa presque partout un efi'roi très réel. Ne pouvait-

on pas tirer parti de ces dispositions? Malheureusement on n'avait aucune confiance dans la capacité du gouvernement, et les hommes ne risquent guère de se compromettre pour une cause qu'ils regardent à l'avance comme perdue. Toutes les démarches tentées auprès de la Chambre des députés, toutes les propositions qu'on y apporta, toutes les paroles qu'on y prononça eurent pour but de contre-balancer cette malheureuse tendance. On alla au-devant de toutes les réparations; on s'efforça de donner sur les institutions, sur tous les intérêts, les assurances et les garanties les plus capables de tranquilliser les esprits. Il est même permis de penser qu'on poussa bien loin les marques de repentir, les aveux indiscrets, et que la dignité royale fut plus sacrifiée qu'il n'était nécessaire. Dans tous les cas, cela fut fait sans profit.

Il y avait eu, dès le 7, une première réunion de députés, mais ils n'étaient que trente-neuf; le 11, le chancelier porta à la Chambre des pairs un long exposé de la situation, qui la dépeignait sous des couleurs peu rassurantes. La défection de Grenoble était avouée, ainsi que la chute de Lyon. « De nombreux émissaires de Bonaparte se portent auprès « de nos régiments; quelques-uns sont dans leurs rangs. Il « est à craindre que beaucoup d'hommes égarés ne cèdent « à ces perfides insinuations, et cette crainte seule affaibli- « rait nos moyens de défense. On ne peut guère arrêter « l'effet des mauvaises dispositions qui nous alarment, « qu'en s'aidant beaucoup de cette bonne et fidèle garde « nationale, généralement composée de manière à la mettre « à l'abri du danger de la séduction. Le Roi s'est empressé « de la mettre en réquisition dans tout le royaume. Le « général DessoUes, qui la commande, va vous lire l'ordon- « nance du Roi rendue à cet effet. Une seconde ordonnance « met en permanence les conseils généraux de département « et d'arrondissement pour régulariser ce grand mouve- « ment. » — Plus loin : « Le gouvernement exerce la plus

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