‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 71 sur 229 · PHYSIONOMIE DE LA COUR. LE 19 MARS · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DE LA COUR. LE 19 MARS

avait à cet égard que de grandes probabilités, sans augune certitude.

M. de VitroUes me fit encore part de ses vues personnelles. Il comptait partir en même temps que le Roi, se rendre à Bordeaux, où il informerait Madame la duchesse d'Angoulême de tout ce qu'il lui importait de savoir, puis irait rejoindre le duc d'Angoulême et travaillerait à organiser auprès de lui un gouvernement capable de mettre en œuvre les ressources qui se trouveraient encore à sa disposition. Il serait, m'assura-t-il, muni de pouvoirs très étendus que lui donnerait le Roi avant son départ. Ces pouvoirs, il ne les a jamais eus. Il me pressa beaucoup de venir avec lui, je m'y refusai, d'abord parce que j'avais peu de foi en son succès, ce que je me gardai de lui dire, car il ne fallait pas le décourager; ensuite parce que si jamais je pouvais être utile à la cause royale, ce serait suivant toute apparence dans la partie de la France où j'étais connu, où je jouissais de quelque considération et où j'avais des amis. Il ne put disconvenir que je n'eusse raison, il me représenta que je courais peut-être de grands dangers, que la colère de Bonaparte pourrait bien s'appesantir sur moi. « Je ne le crois pas dans les premiers moments, lui dis-je, j'ai d'ailleurs le moyen d'être bien informé. »

Lorsque je le quittai, je n'étais pas sans beaucoup d'incertitudes sur le parti qu'il me faudrait prendre. Je n'avais qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne sortir de France qu'à la dernière extrémité. C'était un dimanche. J'allai au château à l'heure de la messe. La foule était grande dans le salon, les uns attirés par un intérêt véritable, beaucoup d'autres par le désir d'être informés des événements. Peu de personnes savaient le départ du Roi fixé au soir même ; ceux qui le savaient se taisaient. Je vis le Roi et les princes traverser les salons, suivant l'usage, pour se rendre à la chapelle. Malgré une grande tristesse répandue sur leurs visages, ils faisaient bonne contenance. M. le duc de Berry

s'arrêta auprès de moi, me prit les mains d'une manière qui voulait dire : Adieu. Il ne pouvait douter que je fusse au courant de la situation. M. de Blacas, qui suivait le Roi et ne pouvait s'en écarter, me fit des signes très significatifs, enfin l'abbé de Montesquiou m'engagea à passer chez lui après la messe. J'y fus en effet, il me confirma tout ce que M. de VitroUes m'avait dit le matin, avec cette différence que celui-ci pensait encore à disputer le terrain et que l'abbé regardait la cause de la maison de Bourbon comme absolument perdue, et à tout jamais. Il me dit de revenir le voir dans la soirée chez sa nièce, Mme de Fezensac; il comptait quitter l'hôtel du ministère dans l'aprèsdiner, et voulait partir de chez elle pendant la nuit.

Je fus exact à ce rendez-vous; nous causâmes longtemps et avec un entier abandon. Il me dit tous ses motifs pour ne plus rien espérer; je lui dis, à mon tour, que je ne savais pas ce qui arriverait de la maison de Bourbon, que cela dépendait de l'appui qu'elle trouverait auprès des souverains étrangers; il était bien possible, sans que j'en fusse étonné, qu'ils l'abandonnassent, mais j'ajoutai, quant à Napoléon, qu'il pourrait bien, malgré son premier succès si rapide, si brillant, rencontrer pour son nouvel établissement, plus de difficultés que beaucoup de gens ne le supposaient, les esprits ayant pris depuis son départ une direction à laquelle il ne s'attendait pas; que s'il était vigoureusement attaqué par la coalition, je doutais fort qu'on fît de grands sacrifices pour le soutenir. L'abbé de Montesquiou, au reste, était tellement convaincu qu'il n'y avait plus rien à faire pour les princes, dont il allait suivre le sort, que venant à parler de ce qui me concernait, il m'engagea beaucoup à conserver, si je le pouvais, l'administration des ponts et chaussées. Je lui répondis que cela n'était ni possible ni digne, que je m'estimerais heureux si on voulait bien me laisser vivre en paix dans mon modeste intérieur.

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