‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 72 sur 229 · DEPART DU ROI · texte numérisé non relu

DEPART DU ROI

M. le chancelier, avant de quitter Paris, et en traversant la ville de Rouen pour aller gagner le port où il s'embarqua, tint un langage semblable aux magistrats qui rapprochèrent, les exhortant tous à demeurera leur poste. De ce nombre était son beau-frère, premier président de la cour royale de Rouen, qui suivit sans trop de difficulté le conseil qui lui venait d'une si haute autorité.

Je n'entreprendrai pas de dépeindre l'agitation qui régna dans les esprits pendant la crise que nous eûmes à traverser depuis le moment où le départ du Roi fut résolu, jusqu'à celui où le château des Tuileries fut paisiblement occupé par Napoléon. Tout était encore une fois remis en question. Toute la journée du 19 fut employée en préparatifs de départ ou plutôt de fuite. On prit dans les ministères, dans les administrations, toutes les précautions dont on eut le temps de s'aviser pour soustraire aux recherches des nouveaux venus la connaissance de ce qu'il importait le plus de leur cacher. Mais la précipitation fut si grande que beaucoup d'oublis eurent lieu, et même des plus fâcheux; ils furent poussés jusqu'à ce point qu'on négligea de retirer du cabinet du Roi des notes et des correspondances que tout commandait d'ensevelir dans un profond secret, et sur lesquelles Napoléon, aussitôt son arrivée, ne manqua pas de mettre la main.

M. Louis laissa dans les caisses du Trésor environ cinquante millions. Que cet abandon ait été le résultat de sa volonté ou de son inadvertance, il n'en a pas moins été sévèrement critiqué dans l'une comme dans l'autre hypothèse. Il y avait, suivant toute apparence, dans cette somme, peu d'argent monnayé, et les valeurs représentatives une fois sorties du Trésor pouvaient n'être pas faciles à réaliser. Il a sans doute regardé ces fonds comme appartenant à l'État et devant rester à sa disposition pour satisfaire aux dépenses publiques, au payement, par exemple, des arrérages de la dette; mais alors on lui a encore

ioi MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

reproché de n'avoir pas anticipé ce payement, ce qui eût été une manière de laisser moins de fonds à la disposition de Napoléon. Je ne sais si cette mesure était praticable, les créanciers n'étant pas préparés à recevoir et ne pouvant être avertis à temps. Ce qui est incontestable, c'est qu'avec un peu plus de prévoyance, il eût été au moins facile, depuis le 5 mars jusqu'au 19, de faire transporter des sommes considérables dans quelques villes où le Roi pourrait se retirer, à Lille par exemple, ou à Rouen. Tout cela prouve les illusions dans lesquelles on a persisté jusqu'à la veille de la catastrophe. Le Roi n'emporta que les fonds qui étaient dans les caisses de sa liste civile et aussi les diamants de la couronne. Il fît compter par le Trésor cent mille francs à chacun de ses ministres pour subvenir aux dépenses que leur fuite allait nécessiter. L'abbé de Montesquiou les refusa. Je ne dois pas oublier, parmi les précautions prises, celle d'ouvrir à M. de Maubreuil les portes de sa prison; M. de Bourrienne craignait qu'il fît des déclarations qui, bien que mensongères, n'en auraient pas moins été fort désagréables pour le gou\1îrnement royal.

Le Roi partit dans la nuit du 19 au 20. Il est aisé de se faire une idée du désordre qui dut accompagner cette retraite inopinée de toute une cour qui, deux jours auparavant, se faisait encore tant d'illusions. Enfin, tout s'écoula dans la nuit, et le 20 au matin la solitude régnait dans le château, dans les cours des Tuileries, dans les casernes environnantes, dans les ministères et dans beaucoup d'hôtels du faubourg Saint-Germain. Cette solitude avait quelque chose de sinistre; on voyait sur tous les visages l'expression d'une attente inquiète. Les partisans de Napoléon commençaient bien à se montrer, mais ils n'étaient pas encore assez nombreux pour remuer sensiblement la population.

Malgré ma résolution très arrêtée de ne pas m'éloigner, je pensai qu'il serait bon de prendre quelques informa-

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