M. PASQUIER SONGE A QUITTER PARIS
lions. J'écrivis à M. de La Valette; je ne l'avais pas vu depuis trois semaines, mais je le connaissais trop bien pour n'être pas assuré que je pouvais compter sur lui. Je lui demandai donc conseil. Mon intention était de me retirer dans ma terre auprès du Mans, mais il me serait fort utile de passer quelques jours à Paris pour mettre ordre à mes affaires. Le pouvais-je avec sécurité? M. de La Valette me répondit qu'il serait chez moi avant deux heures. La conversation que nous eûmes dans cette occasion est trop importante pour que je ne la rapporte pas littéralement comme ma mémoire me la peut fournir.
N'osant prendre la responsabilité de me donner un conseil dans une circonstance aussi délicate, il avait été chez M. de Cambacérès et, sûr de l'intérêt qu'il me portait, n'avait pas craint de lui communiquer ma lettre. Après quelques moments de réflexion sur la gravité de la question que je lui faisais, ils étaient tombés d'accord qu'on ne pouvait prévoir quelle serait la conduite de l'Empereur; tout devait lui conseiller d'user d'une extrême modération; ce serait certainement l'avis unanime des personnes qu'il appellerait au moment de son arrivée. On ne devait donc pas supposer que, dans les premiers jours surtout, il se portât à aucun acte de violence; dès lors, ces messieurs inclinaient à croire que je pouvais rester sans péril, me promettant d'ailleurs d'observer avec une grande attention tout ce qui pourrait me concerner et de me faire avertir en cas de besoin.
M. de La Valette ajouta que si je courais le moindre danger, je trouverais toujours un asile chez lui, qu'il aurait bien ensuite le moyen de me faire sortir de Paris. Après l'avoir remercié de cette nouvelle preuve de son amitié et lui avoir dit que sans hésitation j'en profiterais en cas de besoin, j'ajoutai que je me fierais d'autant plus à sa protection qu'il allait jouir d'un grand crédit, que cela ne pouvait être autrement après la part qu'il avait sûre-
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ment prise aux grands événements que nous voyions s'accomplir.
« Et quelle part? » me répondit-il. — « Mais c'est vous « sans doute qui avez entretenu avec l'Empereur la cor- « respondance la plus suivie, qui l'avez tenu au courant « de tout; ce sont probablement vos avis qui l'ont décidé « à revenir? — Vous vous trompez bien, me répliqua-t-il ; « s'il en était ainsi, non seulement je n'aurais pas de rai- « son pour le dissimuler aujourd'hui, mais je pourrais « m'en vanter. Eh bien, je vous jure que depuis le départ « de l'Empereur, je ne lui ai écrit qu'une seule lettre, à « l'occasion du jour de Tan, et que n'ayant point de moyens « pour la lui faire parvenir, je l'ai envoyée au directeur de « la poste à Lyon , supposant qu'il aurait une occasion « pour la faire passer. Est-elle arrivée? je n'en sais rien, « car je n'ai pas reçu de réponse. — Mais qui donc, si ce « n'est vous, a pu lui faire tenir les renseignements qui lui « ont sûrement été fournis? — C'est sans doute le duc de « Bassano », me dit-il alors; puis il ajouta en riant : « N'allez pas croire cependant que je ne conspirais pas. « C'est même parce que je conspirais bel et bien que j'ai a cessé de vous voir ; je ne voulais pas m'exposer à être « pénétré par vous, encore moins risquer de vous compro- « mettre. — Mais alors cela revient au même, à peu de « chose près. Vous aurez de plus le mérite d'avoir con- « spire de votre propre mouvement et sans ordre. — Cela « serait bon, en effet, si j'avais conspiré à son profit, « comme vous le supposez, mais nous n'y pensions guère. « — Comment! vous n'y pensiez pas? Dans quelle diable « de conspiration étiez-vous donc fourré? — Dans celle du « Nord, de d'Erlon, de Lallemand, deDesnoëttes. — Com- « ment! est-ce que tous ces généraux ne venaient pas « au-devant de Napoléon? — Nullement, c'est même la « nouvelle de son débarquement et de ses progrès qui a « fait tout échouer, qui a tout disloqué. — Mais que vou-
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« liez-vous donc alors? — Nous voulions arriver à Paris, (( où nous avions de bons amis qui nous attendaient; nous « aurions enlevé le Roi avec tout ce qui se serait trouvé « de sa famille autour de lui; nous les aurions poliment « reportés à la frontière. — Après, quoi? — Nous nous « serions donné un souverain qui aurait tenu sa couronne « de la France et non de l'étranger. — Mais ce souverain, « où Fauriez-vous pris? — Qui sait, peut-être le duc « d'Orléans, s'il avait voulu être intelligent et raisonnable. « Il aurait bien fallu que celui-là fût sincèrement constitu- « tionnel, je ne pense pas qu'il eût fait peur à l'Europe, « qui ne se serait sûrement pas armée pour le seul intérêt « de Louis XVIII. »
Là finit notre conversation. Les révélations qu'elle contient, faites dans un tel moment, ne peuvent être soupçonnées de manquer de sincérité; elles jettent, si je ne me trompe, un jour imprévu sur les dispositions et les événements de cette époque, même sur le côté le plus difficile de la situation dans laquelle s'est bientôt trouvé Napoléon.
Le Moniteur qui parut dans la matinée du 20 avait encore été rédigé par le gouvernement royal; il contenait comme adieu , une proclamation en date de la veille : le Roi annonçait son départ, rendu nécessaire par la défection d'une partie de l'armée qui avait juré de défendre son trône. « La crise actuelle s'apaisera, disait-il, nous avons a le doux pressentiment que les soldats égarés , dont la « défection livre nos sujets à tant de dangers, ne tarde- « ront pas à reconnaître leurs torts. Ils trouveront dans « notre indulgence et dans nos bontés la récompense de « leur retour. Nous reviendrons bientôt au milieu de ce « bon peuple à qui nous ramènerons encore une fois la « paix et le bonheur. »
Puis la clôture de la Chambre des pairs et de celle des députés était prononcée pour 1814. Une nouvelle session était convoquée pour 1813. Les pairs et les députés
devaient se réunir le plus tôt possible au lieu où serait installé le siège provisoire du gouvernement. Toute assemblée de Tune ou de l'autre Chambre qui aurait lieu ailleurs était déclarée nulle et illicite. Sa Majesté, en signant cette pièce, avait dû regretter la téméraire déclaration qu'il avait cru devoir faire trois jours auparavant, à la Chambre des députés, ses soixante ans rappelés, l'engagement de terminer sa carrière en mourant pour son peuple !
Toute confiance avait disparu, le découragement était profond! J'ai vu dans cette matinée beaucoup de royalistes, d'émigrés, je n'en ai pas rencontré un seul qui ne crût que tout était irrévocablement perdu, qu'on ne reverrait jamais la maison de Bourbon. Trois mois après, beaucoup d'entre eux n'ont pas craint de faire grand bruit de leur énergie, de leur attachement, de leur fidélité, de leur imperturbable foi dans le triomphe de la légitimité; si on eût alors invoqué mon témoignage, je n'aurais pu, en conscience, parler que de leur abattement.
On insista dans cette matinée pour que je m'éloignasse sans délai de Paris et même pour que je sortisse de France. M. Mounier et M. Angles, décidés à partir dans la soirée, n'épargnèrent rien pour me convaincre que je ne pouvais sans grand danger braver le retour de Napoléon. Je leur répondis que Témigration était un parti qui me répugnait, que je ne consentirais à le prendre qu'à la dernière extrémité. Je savais, du reste, par mon expérience pendant les plus horribles temps de la Terreur, qu'avec des amis, et je n'en manquais pas, on trouvait assez facilement le moyen d'échapper au moins aux premières recherches. Cependant je profitai de l'offre de M. Mounier qui, toujours convaincu que je serais bientôt forcé de passer la frontière, voulut m'aider à me procurer de bonnes lettres de crédit. Il me mena à cet effet chez un banquier avec lequel il était en relation fort intime. C'était M. Casimir Périer, Dauphinois