‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 74 sur 229 · INQUIÉTUDES DE M. DE GAMBACÉRÉS · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES DE M. DE GAMBACÉRÉS

comme lui. M. Périer y mit la plus grande obligeance et sans que je déposasse aucuns fonds chez lui, m'envoya dans la journée des lettres de crédit pour la Belgique, l'Angleterre et la Hollande. Je n'en ai point usé, mais le service n'en a pas moins été rendu avec la meilleure grâce.

Je devais, avant de m'éloigner, aller remercier M. de Cambacérès de tout ce qu'il m'avait témoigné d'amitié dans sa conversation avec M. de La Valette. Il me reçut très bien, mais je le trouvai dans une grande agitation, en proie à toutes les inquiétudes dont un caractère aussi timide que le sien ne pouvait se défendre à l'approche des circonstances difficiles. Il lui faudrait bien accepter un rôle, il s'en effrayait et laissait éclater sa profonde irritation contre le gouvernement royal, avec une violence proportionnée à l'effort qu'il avait fait jusqu'alors pour la dissimuler et la contenir. « Enfin, croiriez-vous, me dit-il, qu'ils ont été « jusqu'à rayer mon nom , dans une ordonnance déjà « signée sur la composition de l'Académie française t » Ce qui l'affectait surtout, c'est que cette dernière rigueur ne pouvait s'expliquer que par la qualification de régicide qu'on lui attribuait de nouveau, malgré ses constants efforts pour la repousser. Il avait cru s'en être justifié. On peut se souvenir en effet que l'abbé de Montesquiou lui avait été sur ce point fort secourable auprès du Roi; c'était cependant par l'abbé de Montesquiou que venait d'être fait le travail sur l'Académie.

Les dispositions de la cour étaient donc devenues plus rigoureuses à son égard. Il n'eut pas de peine à me persuader qu'il n'avait eu aucune connaissance des projets de l'Empereur; sa prudente circonspection était trop connue pour qu'on eût risqué de le mettre dans aucune confidence; mais je vis clairement que sa confiance dans l'avenir n'était pas très assurée : a Tout pourra bien aller, « me dit-il, si l'Impératrice lui est rendue, ce sera la

« preuve que FAutriche s'entend encore avec lui, mais si « on la relient... » Je ne lui en demandai pas davantage. De retour chez moi, je vis arriver le fameux Veyrat, que j'avais eu tant de peine à expulser de Paris et qui avait été le sujet d'une scène assez pénible entre Monsieur et moi. Ses protecteurs du château lui avaient fait accorder la permission de revenir, peu après ma sortie de la préfecture de police; on ne lui avait pas rendu sa place et il croyait l'occasion belle pour la recouvrer. Il se disait chargé par le duc de Rovigo, ministre de la police, de faire remplacer dans toutes les administrations le drapeau blanc qui flottait sur les portes, par le drapeau tricolore. Lorsqu'il se présenta à l'hôtel des ponts et chaussées, il avait déjà fait exécuter ce changement dans plusieurs administrations. Ayant pénétré effrontément jusque dans mon cabinet,, il me fit, d'un air hautain, connaître l'objet de sa mission. Je lui répondis que si le duc de Rovigo était ministre de la police, je n'étais certainement plus directeur général des ponts et chaussées et n'avais plus d'ordre à donner. Le duc de Rovigo a prétendu depuis qu'il n'avait donné aucun ordre, mais j'ai peine à croire à la sincérité de ce désaveu.

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