‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 75 sur 229 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Arrivée de Napoléon aux Tuileries. — Impression produite à Vienne par la nouvelle de sa descente à Cannes. — Déclaration des puissances (13 mars 4815). — Elle dément les assertions de TEmpereup qui se prétendait d'accord avec l'Autriche. — Formation du ministère. — M. Fouché obtient le portefeuille de la police; M. Camot reçoit celui de l'Intérieur. — M. Mole se refuse obstinément à accepter un ministère et retourne à la direction des ponts et chaussées. — Fréquents rapports de M. Pasquier avec M. de La Valette; ce dernier se montre très inquiet de la conduite du général Lion, chargé de surveiller la marche de l'escorte royale. — Le préfet de police Real signifie à M. Pasquier un ordre d'exil. — Au nom du Conseil d'État, M. Regnaud intercède en faveur de son ancien collègue auprès de l'Empereur, qui se montre inflexible. — M. Pasquier demande un sursis à M. Fouché. — Ce dernier juge Napoléon perdu et se montre favorable au retour des Bourbons. — M. Pasquier écrit à l'Empereur pour protester contre l'exil dont il est ft'appé ; sa lettre reste sans réponse. — Il prend congé de M. Regnaud qui lui confie ses craintes pour l'avenir. — La déclaration du Conseil d'État. — MM. Chauvelin et Mole ne veulent pas la signer. — M. Pasquier fait ses adieux à M. de Bassano qui se montre mécontent du poste de ministre secrétaire d'Etat. — M. de Viccnce est plus pessimiste encore; il juge la position désespérée. — La famille royale sort de France. — Lettre du duc d'Orléans aux généraux sous ses ordres. —M. Benjamin Constant, après un court voyage en Vendée, revient à Paris et se rallie au gouvernement impérial. — Départ de M. Pasquier pour le Maine.

Napoléon arriva entre neuf et dix heures du soir. Le retour bruyant d'un général, porté sur les bras de ses soldats à la lueur des flambeaux, le départ morne et silencieux du vieillard couronné, obligé de fuir, n'ayant plus pour défense que les larmes de ses serviteurs, ont été tracés avec un singulier relief par M. Alexandre de Laborde. Témoin oculaire, il semble avoir assisté à ces scènes si diversement émouvantes avec un égal intérêt. J'engage

ceux qui ne connaissent pas sa relation à la lire, rien ne pouvant remplacer la vive peinture d'un homme d'esprit racontant les faits qui viennent de l'émouvoir.

Le nouveau et dernier règne de Napoléon ne peut dater que de l'instant où il reparut dans la capitale; il n'avait eu depuis son débarquement qu'une armée, il eut dès lors un gouvernement.

Quelle était dans la réalité sa situation vis-à-vis de l'étranger? Quel effet son retour en France avait-il produit, quelles résolutions avait-on prises à son sujet dans le congrès?

La nouvelle de sa descente à Cannes était arrivée à Vienne par la voie d'Italie avec une grande promptitude. L'émoi fut extrême; il était difficile de ne pas croire qu'une si audacieuse entreprise avait été combinée avec la déclaration faite par Murât au sujet des quatrevingt mille hommes qu'il allait mettre en mouvement. Ainsi l'Italie, non moins que la France, pouvait être incessamment en feu. L'Autriche serait plus menacée qu'aucune autre puissance. Un même sentiment ne tarda pas à réunir tous les esprits ; il fut sensible pour tout le monde que si Bonaparte venait à triompher, s'il remontait sur le trône de France, il n'y aurait plus de paix, plus de repos à espérer en Europe. La modération, qu'il manifesterait peutêtre dans les premiers mois de son succès, disparaîtrait nécessairement à mesure que ses forces se compléteraient, et l'aigle aurait bientôt repris son vol. Heureux s'il consentait à s'arrêter pour quelque temps sur la frontière du Rhin. L'Autriche, malgré ses liens de famille, malgré l'humeur et le mécontentement dont elle ne pouvait se défendre, arriva très promptenient à comprendre que le secours qu'elle avait prêté à la coalition dans les deux dernières campagnes lui serait d'autant moins pardonné par l'époux de Marie-Louise qu'il avait pendant plus longtemps compté sur les effets de cette union, que tôt ou tard le jour de la vengeance arriverait.

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