‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 78 sur 229 · M. CARNOT MINISTRE DE L'INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

M. CARNOT MINISTRE DE L'INTÉRIEUR

définitivement un refus aussi étrange. Je le vis dans la matinée, il me donna tous ces détails, bien résolu à ne pas se lancer dans une carrière qui allait être semée de tant de périls et dans laquelle, si Napoléon venait à succomber, il se compromettrait pour toujours et se rendrait irréconciliable avec les hommes auxquels il était attaché par les liens de famille les plus étroits, et par les rapports sociaux les plus précieux.

Le ministère de l'intérieur fut donné à M. Carnot qui venait d'ajouter à sa vieille renommée par la défense d'Anvers pendant la campagne de 1814. L'Empereur eut soin d'en rappeler le mérite dans un décret qui le nomma en même temps comte de l'Empire. La défense d'Anvers n'était pas cependant le titre principal de M. Carnot à la faveur impériale; il avait adressé au Roi, dès le mois de juillet précédent, un mémoire qui bientôt s'était trouvé répandu dans toute la France avec une incroyable profusion. Ce mémoire, rédigé avec assez d'habileté, avait été le signal de toutes les accusations intentées contre le gouvernement royal. On signalait surtout l'infidélité du Roi à ses promesses et même à la Charte qu'il avait donnée. M. Carnot se plaignait de ce que les régicides se trouvaient exclus de beaucoup de fonctions, malgré l'article de la Charte qui portait que nul ne serait recherché pour ses actes. A cette occasion il n'avait pas craint d'entreprendre leur justification ; il avait nettement rejeté sur les émigrés et sur la folle guerre qu'ils avaient déclarée à la France le crime de la mort de Louis XVL Rappelant les paroles adressées par le roi Louis XVIII au prince régent d'Angleterre : « Qu'à lui et à sa nation devait être attribué, « après la divine Providence, le rétablissement de la mai- « son de Bourbon sur le trône de ses ancêtres », il lui reprochait de n'avoir pas voulu monter sur ce trône, appelé par le consentement et le vœu de son peuple, d'avoir préféré tenir sa couronne de son droit de naissance ou du droit

divin (1). En résumé, cette pièce, une des plus curieuses de l'époque, était la justification de la Révolution, aussi bien qu'un acte d'accusation contre le gouvernement de la Restauration et contre le Roi.

La perspective de siéger avec un tel collègue était peu encourageante pour M. Mole et ne pouvait manquer de l'affermir dans sa résolution; il y persista en effet. Lorsqu'il revit l'Empereur le lendemain, celui-ci, perdant patience, le congédia en lui disant : « Eh bien, monsieur, « puisqu'il en est ainsi, reprenez votre ancien poste, retour- « nez aux ponts et chaussées. » M. Mole n'osa pas résister à cette injonction faite sur un ton qui lui donnait à entendre que Napoléon voulait absolument que son nom figurât dans le nouveau gouvernement. Il pensait qu'en le voyant descendre d'un ministère à des fonctions secondaires, personne ne pourrait douter de la violence qui lui était faite. Il vint donc m'annoncer qu'il me remplaçait.

J'allais voir, tous les jours, M. de La Valette, dès sept heures du matin, h l'hôtel des postes, où il s'était installé. Il me disait déjà qu'il était question d'un décret d'amnistie dont se trouvaient exceptées un certain nombre de personnes, mais il se croyait sûr que ces exceptions portaient sur des hommes absents et sur lesquels on savait bien qu'on ne mettrait pas la main. Quant aux autres personnes plus

(1) Le mémoire de M. Carnot était regardé comme ime pièce tellement faite contre la maison de Bourbon que, pendant les Gent-jours, il fut réimprimé et colporté dans toutes les rues de Paris sur de petites charrettes avec une enseigne portant le prix auquel il se vendait; c'était le plus bas possible. M. Carnot, dans un factum justificatif qu'il a mis au jour après la seconde Restauration, a prétendu que cette seconde publication et le mode emplojé pour la répandre ne devaient pas lui être attribués, que M. Fouché seul en était l'auteur, qu'il n'avait pas même daigné lui demander son consentement. Allant plus loin encore, il a soutenu que son mémoire avait été originairement rédigé pour le Roi seul, adressé à lui seul, et n'avait été publié que par une infidélité partie du cabinet de ce prince. Si le fait est vrai, il est au moins tellement invraisemblable qu'il faudrait pour y faire croire des preuves irrécusables, jamais produites.

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