‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 79 sur 229 · RETRAITE DU ROI SUR LILLE · texte numérisé non relu

RETRAITE DU ROI SUR LILLE

ou moins compromises, il croyait toujours qu'elles n'avaient pour le moment rien à craindre ; peut-être y aurait-il quelques exilés à une certaine distance de la capitale, cela lui paraissait encore peu probable. Il me parla avec regret de la nomination de M. Fouché au ministère de la police, ne pouvant s'empêcher de déplorer que l'Empereur osât encore se confier à un homme de cette trempe; il ne me cacha pas non plus que l'Empereur l'avait envoyé chercher la veille pour lui faire accepter le portefeuille des affaires étrangères; il s'y était refusé, ne se reconnaissant pas, dîsait-il, les aptitudes nécessaires pour occuper un poste aussi difficile. Alors étaient revenues les instances auprès du duc de Vicence, dont la résistance avait été vaincue. Le ministère se trouvait ainsi complété, mais non, comme on voit, sans beaucoup de peine. Ce fut pour Napoléon une situation bien nouvelle et qui dut fort le déconcerter, que celle où les plus hautes marques de sa confiance étaient si pcrsévéramment repoussées.

Un matin, pendant que je causais avec M. de La Valette, il me fut facile de remarquer en lui une agitation extraordinaire ; il avait sonné deux fois dans l'espace d'un quart d'heure, demandant si l'estafette du Nord était arrivée. Je le priai, en supposant que la question ne fût pas trop indiscrète, de me dire d'où venait cette impatience. Le Roi devait être arrivé à Lille; s'était-il passé quelque chose d'important dans cette ville, où les troupes avaient eu à se prononcer pour ou contre lui? Voici la réponse de M. de La Valette, je la dois consigner, parce qu'elle est un témoignage frappant de l'élévation de ses sentiments : « Mon « Dieu, me dit-il, je suis informé que le général Lion, à la « tête du régiment des chasseurs de la garde, a eu ordre « de se porter à la suite du Roi et de son escorte. Ce sont, « je crois, les compagnies rouges qui forment l'arrière- « garde. Si nous avons le malheur qu'elles soient rejointes « par le général Lion, je le connais, c'est un sabreur, inca-

« pablc de générosité, il les écrasera sans pitié. Les jeunes « gens qui composent ces compagnies ne sont pas en état a de lui tenir tête ; ils appartiennent presque tous aux a meilleures familles de France ; ce sera un malheur « affreux, un deuil universel. Je n'aurai pas un instant de a repos tant que je ne les saurai pas en sûreté. »

Voilà l'homme dont ceux auxquels il prenait alors un si généreux intérêt, ont demandé la tète sept ou huit mois plus tard avec un acharnement furieux.

Le 23, M. Real vint chez moi; j'étais sorti; il avait dit son intention de revenir, parce qu'il était urgent qu'il me vît; il était allé jusqu'à la place Vendôme, oii demeurait M. Decazes(l). J'ai su depuis qu'il remplissait dans ce moment auprès de celui-ci une mission semblable à celle dont il allait s'acquitter auprès de moi. Il vint, un quart d'heure après, me signiûer un ordre d'exil. Je pouvais aller partout où je voudrais, pourvu que ce fût à quarante lieues de Paris. Il mit beaucoup d'égards et d'obligeance dans cette démarche, dont il me parut sincèrement peiné. Je lui demandai s'il me fallait partir sur-le-champ, s'il ne me serait pas permis de demeurer à Paris encore quelques jours pour chercher un appartement où se pût établir Mme Pasquier en mon absence. Il me répondit que pour ce qui le concernait, il me laissait toutes les facilités que je pouvais désirer, mais qu'il fallait voir M. Fouché, qui me délivrerait mon passeport et qui seul pouvait m'accorder un délai.

Mes anciens camarades du Conseil d'État n'hésitèrent

(1) M. Decazes, alors conseiller à la cour royale, venait de se faire remarquer en s'opposant énergiquement à ce que la Cour se rendît en corps aux Tuileries pour féliciter Napoléon. C'est le premier acte qui l'ait mis en lumière. Rien dans son existence ni dans sa carrière n'avait fait prévoir ce dévouement courageux à la cause royale. II l'avait puisé sans doute dans les relations fort intimes qui s'étaient établies entre M. Louis et lui, par l'intermédiaire de la nièce de M. Louis, Mlle de Higny

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pas à me témoigner leur sympathie. Le lendemain, TEmpereur ayant reçu les hommages de ce corps, M. Regnaud, qui avait porté la parole, lui dit, au nom de tout le conseil, avant de se retirer, qu'on avait appris avec une vive affliction l'acte de rigueur qui venait d'être exercé à l'égard de M. Pasquier, d'un ancien collègue auquel tous ceux qui avaient travaillé avec lui portaient estime et attachement. L'Empereur, sans trop manifester d'humeur, répondit qu'il y avait de%exemples qu'on était obligé de faire ; que ma défection avait été une des plus promptes, une de celles qui avaient eu le plus d'éclat. De cette réponse, mes amis conclurent que la colère de Napoléon n'était pas grande contre moi, que si je voulais faire quelque démarche et lui redemander de l'emploi, il était à peu près certain que je ne serais pas refusé. M. Mole surtout appuya beaucoup sur ce point et me proposa de se charger, soit de remettre une lettre, soit de faire une demande en mon nom; il me pressa longtemps, employa à me convaincre toute l'adresse de son esprit, mais je persistai dans mon refus.

M. de La Valette, que je vis après et qui me connaissait mieux, ne me conseilla pas d'accepter mon exil sans réclamation. « Il ne faut pas, me dit-il, avoir l'air, en vous lais- « sant traiter en coupable, de reconnaître que vous l'êtes « en effet. Cela pourrait plus tard avoir de graves consé- « quences; à votre place, j'écrirais à l'Empereur et je me « plaindrais avec fermeté d'un acte qui vous atteint fort « injustement et qui a l'air de vous choisir entre tant « d'autres pour vous infliger une peine (jue vous n'avez « pas plus méritée que tous ceux qui ont obéi, comme vous, « à la force des circonstances. » Je lui dis que j'y réfléchirais, puis j'allai chez M. Fouché.

La conversation qui eut lieu entre M. Fouché et moi à cette occasion est trop curieuse pour que je ne la rapporte pas en entier. Comme j'avais attendu quelque temps dans son premier cabinet : « J'ai voulu, me dit-il, me débar-

« rasser de quelques importuns, avant de vous recevoir, (c parce qu'il faut que nous causions à l'aise ; passons dans « le jardin, nous serons plus sûrs de n'être pas dérangés. » A peine avions-nous fait quelques pas dans ce jardin : a Que pensez-vous, me dit-il, de tout ceci? — La question « est singulière, et quoi que je puisse penser, vous ne sup- « posez pas que je prenne le ministre de la police pour « confident? — Vous pourriez cependant plus mal faire ; « mais puisque vous ne voulez pas parler, je voîfi bien qu'il « faut que je commence la conversation ; je vous dirai donc « que cet homme n'est corrigé de rien et revient aussi des- « pote, aussi désireux de conquêtes, aussi fou enfin que « jamais. — Comment voulez-vous que je croie cela, lui « répondis-je, en souriant, après ce que le Moniteur nous a « dit le lendemain de son arrivée? N'avez-vous donc pas « lu comme moi ces belles paroles prononcées en passant « à Lyon : « Nous devons oublier que nous avons été les « maîtres des nations ; mes droits ne sont que ceux du « peuple; tout ce que des individus ont fait, ont dit depuis « la prise de Paris, je l'ignorerai toujours. » Après de telles «assurances, comment voulez-vous que j'aie la moindre « inquiétude? — Oui, et c'est après ces belles paroles qu'à « peine arrivé ici, il vous envoie en exil, vous et bien d'au- « très; car à l'heure qu'il est, il signe peut-être un décret « dans lequel, à la suite des mesures qu'il prend contre la « maison de Bourbon, et celles-là sont assez naturelles de « sa part, il exile à quarante lieues de Paris tous ceux qui « ont accepté des fonctions ministérielles sous le gouver- « nement royal, tous ceux qui ont fait partie de la maison « civile et militaire du Roi, des princes, etc. Et encore fau- (( dra-t-il que tous ces individus prêtent le serment voulu, à « ce qu'il dit, par les lois, comme si un serment imposé de « cette manière pouvait lier aucun homme de bon sens! « Faute de le prêter, cependant, toute la bande sera sou- « mise à la surveillance de la haute police, et il pourra être

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