M. DE BLACAS ET M. DE MONTESQUIOU
possible indépendant dans son ministère ; et tel fut en effet le véritable caractère de Faction ministérielle sous le gouvernement royal de 1814 et des trois premiers mois de 1815.
Insensiblement cette indépendance réciproque alla croissant, et hors quelques affaires générales qui étaient discutées dans le Conseil d'en haut, chaque ministre prit l'habitude de porter directement son travail chez le Roi. C'était presque toujours le soir, et chacun faisait adopter des résolutions très importantes sans que ses collègues en fussent informés. Ceci cependant doit être modifié par une restriction d'autant plus digne de remarque qu'elle fut une des causes de la division qui ne tarda pas à se manifester dans le ministère. Un seul entre les ministres s'était arrogé le droit d'assister à ces conférences secrètes, à ces travaux particuliers, c'était M. de Blacas. Son titre de ministre de la maison, l'habitude prise depuis plusieurs années de ne jamais quitter le Roi, et, par-dessus tout, le goût très vif que Sa Majesté avait pour lui, rendaient cette situation privilégiée^ presque normale. Un seul entre ses collègues osa essayer de secouer ce joug qui pesait à tous; il n'y réussit pas : ce fut l'abbé de Montesquiou. Il résulta de sa tentative une inimitié ouverte et déclarée entre M. de Blacas et lui. Ce fut à cette occasion qu'il se permit de dire au Roi : « Votre Majesté ne doit pas oublier que si les Français ont passé à leurs Rois toutes leurs maîtresses, ils n'ont jamais pu supporter un favori. » Le favori demeura, et il fallut pour le renverser des efforts autrement puissants et des circonstances bien plus graves.
Cette querelle étant connue, chacun se rangea du côté de celui qu'il crut dans une meilleure position ou avec qui il se trouvait plus habituellement en rapport d'opinion : M. Beugnot et le ministre de la guerre avec 31. de Blacas; l'abbé Louis et M. Malouet avec l'abbé de Montesquiou. M. de Talleyrand, qui ne pouvait souffrir ce dernier et n'aimait guère plus M. de Blacas, resta dans une sorte de
neutralîté, ainsi que le chancelier et M. Ferrand; ce dernier cependant inclinait davantage vers M. de Blacas. Je parle de M. Ferrand parce qu'il était presque toujours appelé au Conseil, et parce que son travail secret avec le Roi, comme directeur général des postes, lui donnait une grande influence. Monsieur était assez favorable à l'abbé de Montesquiou; M. de Blacas était accoutumé depuis longtemps à lui tenir tète. Les deux autres princes ne se mêlaient guère que de l'armée ; occupés d'ailleurs pendant plusieurs mois à parcourir les provinces, leur influence ne fut jamais grande dans le Conseil.
Le personnel choisi pour faire partie du nouveau Conseil d'État répondait au système qui avait présidé à sa formation. Le nombre des conseillers en service ordinaire se trouvait réduit à vingt-cinq. Cela pouvait suffire, surtout avec l'aide des conseillers d'État en service extraordinaire, parmi lesquels se trouvaient tous les directeurs généraux qui, au nombre de sept, avaient séance et voix délibératives. Mais il aurait fallu que les élus eussent été réellement capables d'affaires. Or, on en avait, sur les vingt-cinq, tiré onze ou douze du Conseil d'État de 1789 et de la magistrature existant avant la Révolution. Plusieurs d'entre ceux-là avaient joui sans doute d'une honorable réputation et s'étaient même alors montrés gens de talent; mais leur long éloignement des affaires, et, pour le plus grand nombre, leur âge avancé, les rendaient incapables d'un travail auquel ils n'auraient pu se livrer avec succès qu'à l'aide d'une étude approfondie des lois rendues et des règlements promulgués depuis vingt-cinq ans. Leur principal devoir les appelait à appliquer des lois et des règlements dont ils n'avaient pas la moindre notion. Ils auraient été on ne saurait mieux placés parmi les conseillers d'État honoraires; mais on voulait leur assurer des traitements que ce titre ne leur aurait pas donnés, et d'ailleurs, parmi les honoraires, dont le nombre ne s'élevait qu'à vingt-