‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 9 sur 229 · COMPOSITION DU CONSEIL D'ÉTAT · texte numérisé non relu

COMPOSITION DU CONSEIL D'ÉTAT

quatre, il y en avait déjà quinze de même origine et en même situation. On voit combien Télimination avait été considérable parmi les membres du Conseil d'État impérial. Il ne faut pas perdre de vue que ce corps avait la réputation de compter parmi ses membres les plus grandes capacités du pays. A la vérité, on ne peut disconvenir que parmi ces capacités il n'y en eût plusieurs dont le gouvernement royal ne pouvait accepter les services. Les auditeurs furent supprimés. Cette suppression n'était pas bien conçue : elle ôtait au gouvernement l'avantage d'avoir à sa disposition un nombre assez considérable de places peu rétribuées, avec lesquelles on pouvait satisfaire beaucoup de familles en donnant une carrière à leurs enfants ; mais le titre d'auditeur était une conception impériale, on fut bien aise de s'en débarrasser.

J'avais peu de crédit auprès de M. Dambray, et mes représentations n'avaient aucun effet auprès de lui ; ainsi j'échouai complètement dans une réclamation qui me tenait fort au cœur : il était dit que les conseillers qui avaient acquis dans le dernier conseil le titre de conseiller à vie, recevraient celui de conseiller honoraire avec une pension égale au tiers du traitement d'activité. Le titre de conseiller à vie était acquis de droit à tout conseiller d'fttat qui avait siégé cinq ou six ans de suite sans interruption ; le brevet alors ne pouvait leur en être refusé. M. de La Valette avait été conseiller d'État dès les premiers temps de l'organisation du Conseil, et comme, en sa qualité de directeur général des postes, il ne s'était jamais absenté de Paris, il avait siégé jusqu'à la fin sans interruption, c'est-à-dire pendant onze ou douze années de suite. Le brevet de conseiller d'État lui appartenait donc incontestablement, mais il n'avait jamais songé à le demander. On imagina de se servir de ce prétexte pour lui refuser le titre d'honoraire. « Qu'il représente son brevet, disait-on, il n'y a que cela qui puisse établir son droit. » En vain je parlai au chance-

lier et lui remis un mémoire où les droits de M. de La Valette étaient clairement établis; tout fut inutile. M. de La Valette avait épousé une nièce de Timpératrice Joséphine; ce fut, sans qu'on osât Tarticuler, le motif d'exclusion que rien ne put surmonter.

L'injustice était criante. M. de La Valette jouissait de la meilleure réputation, et les nombreux services qu'il avait rendus, notamment à plusieurs émigrés, lui avaient acquis beaucoup d'amis; son injure fut donc ressentie vivement par un grand nombre de personnes. Quant à lui, son inimitié, depuis co jour, devint implacable contre le gouvernement royal; nos relations en furent très gênées. Dans les discussions qui s'élevaient souvent entre nous, mes efforts pour le ramener à des sentiments plus modérés, pour remettre un peu de calme dans son esprit, étaient inutiles. Je me souviens d'une phrase bien énergique qui lui échappa dans un de ces débals dont nous sortions toujours sans avoir pu nous entendre. Pour le calmer sur le présent, j'avais essayé de lui rappeler toutes les témérités, toutes les folies que lui-même avait reconnues]dans les derniers temps du régime impérial. « Oui, me répondit-il, nous « sortons, j'en conviens, d'un gouvernement de géants, « nous en avons porté tous les inconvénients; mais fallait-il « pour cela retomber sous un gouvernement de pygmées? »

Je fus plus heureux pour mon ancien collègue, M. Corvelto. Il était Génois, et il allait quitter la France; il désirait beaucoup emporter le titre de conseiller d'État honoraire. Je dînais avec lui chez M. de Sémonville, dont la position était déjà celle d'un homme fort en faveur : il venait d'obtenir une des places les plus désirables, celle de grand référendaire de la Chambre des pairs; il avait une grande part dans la confiance du chancelier et dans celle de M. Ferrand. « Pourquoi, lui dis-je, n'essayeriez-vous pas « de retenir en France un homme du mérite de M. Cor- « vetto? Il ne faut pour cela que le maintenir dans le ser-

Page 1