‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 81 sur 229 · M. PASQUIER ÉCRIT A L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

M. PASQUIER ÉCRIT A L'EMPEREUR

« lui , demandez à rentrer au Conseil d'État ! il sera trop heu- « reux de vous l'accorder; croyez-vous qu'il ne me haïsse « pas encore plus que vous, et cependant je suis son mite nistre ! — Fort bien pour vous qui êtes assez habile pour « soutenir une telle position ; quant à moi, j'en serais tout « à fait incapable. — Oh! je vois bien ce que c'est, des « scrupules, la fidélité dont vous vous piquez maintenant a pour la maison de Bourbon, comme si, pour faire quelque « chose de vraiment utile à ceux qu'on veut servir, il ne « fallait pas, avant tout, avoir la main à la pâte? A quoi, « je vous prie, auriez-vous été bon au mois d'avril dernier, « si vous n'aviez pas été préfet de police? — Les situations, « lui répliquai-je, même à de très courts intervalles, ne se « ressemblent pas, et mes obligations présentes sont d'une a tout autre nature que celles de l'année dernière, mon « parti est irrévocablement pris. »

Après y avoir réfléchi, je ne vis aucun inconvénient k suivre le conseil que m'avait donné M. de La Valette d'écrire à l'Empereur. Ma lettre lui fut remise par le chambellan de service, M. de Beauvau, qui s'en chargea avec obligeance. Je disais que je l'avais servi fidèlement jusqu'au jour où il m'avait été démontré que l'intérêt de mes concitoyens, dont la sûreté m'était confiée, que celui de mon pays tout entier, exigeaient que je prisse le seul parti qui pût alors leur éviter les plus grands malheurs. Je ne m'étais rien permis qui dût l'offenser personnellement, je n'avais jamais oublié les égards que je devais à celui qui m'avait appelé à des fonctions de haute confiance.

Ma lettre resta sans réponse ; je n'en espérais et n'en désirais point. Napoléon attendait de moi autre chose, il voulait m'amener à solliciter l'honneur de le servir de nouveau. J'allai prendre congé de M. Regnaud et lui témoigner ma reconnaissance. Lui aussi me parla de faire une démarche pour rentrer au Conseil d'fitat, il m'en garantissait le succès. Sur mon refus, il me dit qu'à son avis, je prenais peut-

être le meilleur parti, « car enfin, me dit-il, tout cela n'est « ni aussi beau, ni aussi sûr que bien des gens le croient. « Le Roi, à la vérité, a été obligé de passer la frontière « avec tous les siens, et bien que les troupes l'aient encore « respecté, leur attitude lui a prouvé qu'il ne serait pas <c prudent à lui de séjourner à Lille plus de vingt-quatre <c heures. (Je savais déjà tous ces détails de M. de La « Valette.) D'un autre côté, le duc d'Angoulême fait des « progrès dans le Midi ; qui sait s'il n'arrivera pas à sou « tour jusqu'à Lyon; et puis, la duchesse d'Angoulême à « Bordeaux , la Vendée , la Bretagne qui menacent de (c remuer. Si la coalition tient bon de son côté, si elle « attaque promptement et vivement. Dieu sait ce qui arri- (c vera! L'Empereur n'est pas dans une position commode, « il aura bien à faire pour s'établir solidement. »

Comme il achevait cette phrase, je vis entrer dans son cabinet sa femme, accompagnée d'une ou deux cousines. Elles venaient avec des transports de joie lui annoncer qu'un jeune homme de leur parenté était nommé officier d'ordonnance de l'Empereur. Il reçut cette nouvelle avec tous les dehors d'une satisfaction convenable, mais en me regardant d'un œil très significatif.

Je n'ai pas un instant regretté d'avoir suivi le parti que me dictaient la raison et la délicatesse. Si la moindre hésitation avait pu subsister dans mon esprit, j'en aurais été complètement délivré par la lecture de la déclaration du Conseil d'État, telle que le Moniteur nous la donna dans son numéro du 27. C'était certainement la pièce la plus amère, la plus offensante, et en même temps la plus habile, la plus forte en déductions qu'il fût possible de rédiger contre la maison de Bourbon. On exigea de tous les membres du Conseil de la signer individuellement; elle fut même portée à cet effet au domicile de ceux qui n'avaient pas assisté à la délibération.

Deux conseillers d'État refusèrent leur adhésion,

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