‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 82 sur 229 · LA DÉCLARATION DU CONSEIL D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION DU CONSEIL D'ÉTAT

M. Chauvelin et M. Mole. M. Mole assistait à la délibération, il sortit du Conseil avant qu'elle fût terminée, et écrivit le lendemain à TEmpereur pour lui expliquer sa conduite. « La délibération du Conseil a commencé, disait-il, « par la reconnaissance formelle du principe de la souve- « raineté du peuple; or, je n'en connais pas de plus dange- « reux, de plus subversif de tous ses pouvoirs; je Tai « repoussé dans tous les temps, et il ne m'est pas plus pos- « sible d'y adhérer dans ce moment que dans tout autre, « car je le regarde comme aussi contraire aux intérêts et « aux droits de l'Empereur qu'à ceux de tous les souverains « du monde. » L'Empereur accepta cette raison; il ne voulait pas décidément se brouiller avec ce nom-là, et se contenta de dire que M. Mole aurait dû s'entendre sur cette difficulté avec les rédacteurs de la déclaration, qu'elle aurait été facile à lever; quant à M. Chauvelin, j'ignore s'il a cru nécessaire aussi de motiver son refus; dans tous les cas, l'Empereur y attachait sûrement moins d'importance qu'à celui de M. Mole.

La composition du Conseil d'État n'avait point été pour Napoléon sans épines et sans dégoût ; il avait essuyé des refus qui avaient dû lui être sensibles. J'en puis citer deux, celui de M. Allent et celui de M. Portai. Je n'ai point de détails sur ce qui se passa relativement à M. Allent, mais voici ce dont je suis sûr quant à M. Portai. Instruit par M. Regnaud qu'il était nommé conseiller d'État (il n'était en 1814 que maître des requêtes), il lui répondit qu'il ne se croyait pas libre d'accepter cette fonction, qu'il le priait de vouloir bien faire agréer son refus à l'Empereur. M. Regnaud s'étant acquitté de la commission, invitation fut faite à M. Portai, par le chambellan de service, de se rendre aux Tuileries. Il est introduit dans le cabinet de Napoléon. « Que signifie ce refus, monsieur Portai? Est-ce « que vous me déclarez la guerre? » Ces paroles furent prononcées d'un ton grave et sévère. « Lorsque, l'année der-

« nière à Bordeaux , j'exerçais des fonctions que vous « m'aviez confiées, Sire, j'ai refusé tout ce qui m'a été « offert de la part du duc d'Angouléme, parce que je vous « avais prêté serment. Depuis, lorsque votre abdication a « été prononcée, le Roi m'a nommé maître des requêtes, « et je lui ai prêté serment. Il n'a point abdiqué, et je tiens « à son égard une conduite semblable à celle que j'ai tenue n avec Votre Majesté. » Après un moment de silence : « Et « que comptez-vous faire? — Me retirer. Sire, à la cam- « pagne. — On vous donnera un passeport. » Là finit la conversation.

Quelques jours après, M. Carnot, ministre de l'intérieur, envoya à M. Portai et, sans nul doute, par ordre de l'Empereur, sa nomination à la place de maire de Bordeaux. Il la renvoya en écrivant à M. Carnot que la place ne lui convenait pas et qu'il ne Convenait pas à la place.

Décidé comme je l'étais à ne pas abuser de la tolérance qui m'était accordée et voulant hâter le plus possible les préparatifs de mon départ, je fus assez heureux pour trouver rue de Suresnes une petite maison où Mme Pasquier pouvait aller s'établir sur-le-champ et que me loua le général Dumas, conseiller d'État ; il venait d'être chargé de l'organisation des gardes nationales de France, car on ne pouvait douter que Napoléon n'eût l'intention d'en tirer un grand parti pour la défense des places fortes. Les rapports que j'eus avec M. Dumas me mirent dans le cas d'observer la mobilité d'un esprit fort distingué. Je l'avais vu quinze jours avant, lorsqu'il partait avec le maréchal Oudinot pour chercher la vieille garde et la ramener auprès du Roi ; il ne faisait alors aucun doute sur le succès de sa démarche et tenait Napoléon pour un homme perdu. A présent, sa confiance en lui et en sa fortune était sans bornes, il n'admettait aucune objection. Les gens d'esprit trouvent souvent une foule d'arguments qui viennent à l'appui de leur désir de s'accommoder avec les temps, avec les circonstances.

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