‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 83 sur 229 · DÉCOURAGEMENT DU DUC DE VICENCE · texte numérisé non relu

DÉCOURAGEMENT DU DUC DE VICENCE

d'en tirer le meilleur parti possible; ils finissent par se persuader ce qu'il leur convient le mieux de croire.

D'après ce que m'avait dit M. Regnaud sur la conduite obligeante du duc de Bassano et du duc de Vicence à mon égard, je ne voulus pas partir sans les avoir vus. Le duc de Bassano, malgré la confiance qu'il affectait, me parut moins ferme que je ne l'aurais supposé. Il était d'ailleurs aussi mécontent que son caractère lui permettait de l'être ; l'entrée de M. Carnot et de M. Fouché dans le conseil ne lui plaisait nullement, il ne me le dissimula pas. Je vis aussi qu'il aurait voulu reprendre les affaires étrangères qui ne lui avaient pas même été offertes. Le poste de ministre secrétaire d'État lui plaisait d'autant moins que les autres ministres avaient clairement fait entendre que leur travail ne devait pas passer par ses mains pour y subir les modifications et les coupures qu'il lui plairait de faire. Il fut plein d'obligeance pour moi, gémit de la mesure qui me frappait, et m'assura qu'il allait veiller à ce que le nouveau préfet du Mans respectât ma retraite. Ce préfet était M. Lagarde, ancien commissaire général de police. Il reçut, en effet, du duc de Bassano les injonctions les plus formelles, et ne s'en est jamais écarté.

Avec le duc de Vicence la conversation fut beaucoup plus confiante; c'était le dernier jour de mon séjour à Paris. Il me parla à cœur ouvert et ne me dissimula rien. Il était navré, et n'entrevoyait que des malheurs de toutes sortes.

« L'entreprise de l'Empereur est folle, me dit-il. Vous « connaissez à présent, ainsi que tout le monde, la décla- « ration que les puissances ont promulguée le 13 à Vienne <( contre lui, et vous avez vu les misérables commentaires « que nous sommes réduits à en faire. Il va donc avoir <( l'Europe tout entière sur les bras, et on ne lui donnera « pas le temps de se préparer. On ne veut entendre à rien « de sa part. Les courriers que nous envoyons ne peuvent

« seulement pas passer la frontière. Il succombera donc» « mais que deviendra la pauvre France? Elle sera ravagée, « peut-être partagée, car il n'est plus permis de compter « sur aucune générosité de la part des souverains. Le mieux « disposé, Tannée dernière, l'empereur de Russie, doit « être à présent le plus irrité. La maison de Bourbon elle- « même sera-t-elle une ressource? Je crains que le zèle au « dehors ne soit pas grand pour sa cause. On doit lui en « vouloir beaucoup de s'être laissé renvoyer si aisément. « A quoi donc pourra-t-on se prendre et se rattacher? où « sera la planche dans le naufrage? Quant à l'Empereur, il « est impossible qu'il ne s'aperçoive pas que sa situa- « tion est fort dififérente de ce qu'il avait espéré. Tout a « changé en France depuis son départ, les esprits ont fait (( un chemin dont il ne s'était pas douté. Le mécontentement « a été grand, sans doute, contre le gouvernement royal, « mais cependant la mesure de liberté dont il a fait con- « naître la jouissance rendrait intolérable aujourd'hui le « gouvernement impérial tel que l'Empereur l'a pratiqué, « surtout dans les derniers temps. Aussi voyez-vous qu'il « n'ose plus le rétablir franchement. Il n'ose pas davantage « accorder la liberté que tout le monde veut, il la promet « seulement et, en attendant, ses anciennes habitudes « l'emportent; c'est ainsi qu'il vous exile vous et bien « d'autres. Dans quelle voie marche-t-il donc? Lui-même « ne le sait pas. Il fait appel aux hommes de la Révolution « et les redoute par-dessus tout. D'autre part, il n'ose plus « se fier aux hommes plus honorables dont il s'était entouré « depuis quelques années; dès lors sa marche est fausse, «incertaine, illogique. Il est entièrement hors de son (t assiette. Enfin, comment ne voit-il pas que le sentiment « qu'il inspire au plus grand nombre est celui de la peur, « que cotte peur pourrait aisément reporter les esprits vers « Louis XVIIL si quelque circonstance favorable à ce « prince venait à se présenter? Quelle sera l'issue de cette

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