LETTRE DU DUC D'ORLÉANS AUX GÉNÉRAUX
« guerre terrible qu'il ramène à sa suite? Les généraux les « plus déterminés sont eux-mêmes effrayés; la nation ne « saurait la voir approcher sans effroi, elle rejettera sur lui « toutes les souffrances qu elle aura à supporter. »
Voilà le résumé d'une conversation qui dura plus d'une heure et qui m'éclaira plus et mieux que tout ce que j'avais entendu ou vu jusqu'alors. « Ahl que je voudrais donc être « à votre place, disait-il, en me tenant la main, et comme « je porte envie à votre exil; j'espère qu'on vous y laissera « tranquille; mais dans tous les cas, comptez sur moi, si je « puis vous être utile. »
Ces conversations avec des personnes si bien instruites font mieux comprendre la véritable situation des affaires, l'état des esprits, le chemin qui s'était fait depuis dix jours, que tout ce que je pourrais rapporter d'après mes propres vues. M. de La Valette fut toujours plus réservé que les autres, un peu d'embarras l'empêchait de me confier ouvertement ses inquiétudes que je pénétrais cependant. Il ne me laissait pas ignorer les faits, m'en laissant tirer les conséquences. Je sus par lui les détails de la sortie du Roi, de Monsieur et de M. le duc de Berry. Aucune rencontre fâcheuse n'avait eu lieu; le général Lion n'avait pu atteindre personne ; sans coup férir la plus grande partie de la maison du Roi s'était dispersée. Par lui aussi, j'eus connaissance d'une pièce fort curieuse dont j'ai gardé copie. Le duc d'Orléans avait été envoyé dans le Nord avec le titre de lieutenant général pour le Roi ; il s'y trouvait en cette qualité lorsque Sa Majesté arriva à Lille. Voici littéralement la lettre qu'il écrivit aux généraux commandant sous ses ordres, aussitôt que le Roi eut passé la frontière : « Je « vous préviens, mon cher général, que les malheureuses « circonstances où nous sommes ayant déterminé le Roi h « sortir de France cet après-dîner à quatre heures, je vous « dégage de l'observation des ordres que je vous avais « transmis en son nom; je m'en rapporte à votre jugement
« et à votre patriotisme pour faire ce que vous jugerez le « plus convenable aux intérêts de la France et à vos devoirs. « Communiquez les dispositions de cette lettre aux com- « mandants de place de votre arrondissement et aux « troupes sous vos ordres.
« Signé : Louis-Philippe d'Orléans.
€ Le 23 mars 1815.
« Pour copie conforme :
« Le général Lahure,
« Commandant de Farrondissement de Douai c et de Cambrai. >
Cette circulaire, qui mettait les généraux, officiers et soldats si à leur aise, ne s'accordait guère avec une ordonnance royale rendue à Lille le même jour, sans toutefois qu'on eût osé la publier; elle prononçait le licenciement de toute la partie de l'armée qui avait passé sous le commandement de Napoléon Bonaparte, et, de plus, il était fait défense à tous les sujets français qui pourraient être appelés comme conscrits de répondre à Tappel.
La lettre de M. le duc d'Orléans causa sans doute un vif déplaisir à la famille royale ; on voulut remédier aux dangereuses conséquences qu'elle pourrait avoir en la démentant dans Ip Moniteur de Gand. Les raisonnements dont on se servit pour en prouver la fausseté n'étaient pas bien convaincants, car ils consistaient à dire que le Roi n'avait passé la frontière que peu d'heures avant le duc d'Orléans; comme s'il avait fallu beaucoup d'heures pour écrire et envoyer une pareille circulaire! Le désaveu aurait dû venir de M. le duc d'Orléans lui-même; il n'est pas à ma connaissance qu'il l'ait jamais donné. Le mécontentement du Roi ne fut donc aucunement dissimulé; il contribua sans doute à la résolution que le duc prit aussitôt de se retirer en Angleterre, où se trouvaient déjà la duchesse