INSUCCÈS DU DUC D'ANGOULÉME DANS LE MIDI
tôt la preuve, les agents de M. Fouché ne devaient pas tarder à se répandre dans le pays, prêts à signaler les imprudents.
Ayant plus que mon frère l'habitude de juger les partis, de pénétrer les hommes, j'eus bientôt reconnu ces différentes catégories; je m'efforçai dès lors de tempérer son zèle et de lui donner un peu de prudence. Dès le premier moment je lui dis, ce que la suite a pleinement justifié, que la guerre civile, avec le peu de moyens qu'on avait pour l'entreprendre, ne pouvait être de quelque utilité que comme une menace propre à détourner l'attention de l'Empereur, à inquiéter son esprit, peut-être à l'obliger d'affaiblir son armée principale en en retirant quelques milliers d'hommes; mais qu'elle serait tout à fait sans influence sur le dénouement; que la question ne pouvait se vider que sur un grand champ de bataille. Il ne fallait donc pas multiplier inutilement les chances de malheurs. Si ce conseil eût été entendu et suivi partout, on n'aurait pas perdu fort inutilement dans la Vendée quelques hommes de mérite, entre autres l'ainé des La Rochejaquelein, dont la mort a été si regrettable.
Les espérances fondées sur M. le duc d'Angouléme étaient plus sérieuses et se sont soutenues plus longtemps. Quelques troupes, quelques généraux paraissaient s'être donnés à lui avec sincérité, et le mouvement en sa faveur semblait fort prononcé dans le Languedoc. Les gardes nationaux et les volontaires royaux se pressaient autour de lui. Il voulut profiter de ce premier élan en s'avançant sur Lyon par la rive gauche du Rhône. Les dispositions étaient bien prises et furent d'abord couronnées de succès ; il emporta d'une manière très brillante le pont de la Drôme et s'avança jusqu'à Valence qu'il occupa; mais arrivé à cette hauteur, la fortune l'abandonna. Le général Grouchy avait formé en toute hâte une armée à Lyon et marchait à sa rencontre, lorsque la défection de^ troupes qui
jusqu'alors avaient fait sa principale force l'obligea à rétrograder au plus vite dans la crainte d'être coupé. Il n'évita pas ce malheur et fut bientôt réduit à capituler avec le général Gilly. La convention qu'il souscrivit devait assurer sa sortie hors du royaume, en même temps qu'elle opérait le licenciement de son armée ; mais il arriva que le général Grouchy refusa, en sa qualité de général en chef, de ratifier cette convention et décida que le Prince serait retenu jusqu'au moment où l'Empereur aurait fait connaître ses intentions. Le duc d'Angoulême resta, en effet, prisonnier à Pont Saint-Esprit pendant six jours entiers. Cette action du général Grouchy ne saurait être jugée trop sévèrement. Elle rendait possible une catastrophe semblable à celle qui avait révolté la France lors de la mort du duc d'Enghien ; il exposait l'Empereur à la dangereuse tentation de se venger. Le péril fut grand, il s'en fallut de peu que Napoléon ne donnât l'ordre de conduire le Prince à Paris; il ne fut retenu dans l'exécution do cette fatale pensée, je crois en avoir la certitude, que par l'unanimité des sentiments qui se manifestèrent autour de lui (i). J'ai rapporté ailleurs la conversation qu'il eut à ce sujet avec le général Belliard. Généraux, courtisans, tous ceux qui eurent occasion de dire ou de faire deviner leur avis, s'exprimèrent de la même manière. Enfin, le duc de Bassano saisit la première apparence d'assentiment pour expédier une dépêche télégraphique dont il ne parla que plusieurs heures après et qui ordonnait d'exécuter la capitulation. Le duc d'Angoulême fut, aussitôt cet ordre reçu, conduit à Cette, où il s'embarqua, le 16 avril, pour l'Espagne, avec toute sa suite.
(i) La justice commande de dire que, pendant les Cent-jours, Napoléon trouva dans son entourage une constante opposition aux mesures de rigueur qu'il fut plusieurs Ibis tenté d'adopter; celles qui ne purent être empêchées furent au moins tempérées dans leur exécution par cet accord unanime de toutes les volontés.