‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 88 sur 229 · ARRESTATION DE M. DE VITROLLES · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE M. DE VITROLLES

On peut lire dans le Moniteur du 12 la lettre que l'Empereur écrivit au général Grouchy pour lui faire connaître ses intentions. Cette pièce fut évidemment faite après coup ; il est curieux de voir Napoléon se vanter de sa générosité, alors qu'il ne faisait qu'observer une capitulation conclue les armes à la main, c'est-à-dire un acte qui, par sa nature, doit être sacré aux yeux de tous les hommes qui ont la moindre notion du droit des gens , à ceux des militaires surtout. On regrette qu'il ait cru devoir imposer la condition de la restitution des diamants de la couronne. Cela n'était ni juste ni digne.

Ainsi donc, dès le 16 avril, le territoire français était complètement évacué par les princes de la maison de Bourbon, et le plan que m'avait développé M. de Vitrolles, le 19 mars, ne présentait plus la moindre chance de succès. Lui-même avait été arrêté à Toulouse, le 4 avril, par le général Delaborde, qui, sur l'ordre de l'Empereur, avait soulevé la garnison et arboré le drapeau tricolore. L'arrestation de M. de Vitrolles pouvait avoir pour lui les conséquences les plus graves, car il se trouvait excepté de l'amnistie. Si, en vertu de cette exception, M. de Vitrolles eût été mis en jugement à Toulouse, il aurait été vraisemblablement sacrifié. M. Fouché, qui ne voulait pas que le sang fût répandu, céda sans nulle difficulté aux sollicitations, aux remontrances qui lui furent adressées par Mme de Vaudémont; il ordonna son transfert dans les prisons de Paris, où il demeura oublié jusqu'à la fin de la crise. M. Fouché fit valoir auprès de l'Empereur, pour justifier cette mesure, la nécessité d'interroger lui-même M. de Vitrolles, dont il espérait tirer des renseignements fort importants.

La révolution opérée à Toulouse par le général Delaborde donna lieu à un acte dont le parti impérial crut pouvoir tirer un grand profit, qu'il publia avec beaucoup d'empressement. M. de Saint-Aulaire, ancien chambellan, ancien

préfet (le l'Empire, tenait du gouvernement royal la préfecture de Toulouse; il avait secondé M. de VitroUes avec beaucoup d'activité dans tout ce que celui-ci avait essayé pour soutenir le mouvement royaliste dans le Midi; il ne jugea donc pas qu'il lui fût permis de servir sous le gouvernement impérial, et donna sa démission. Son parti à cet égard fut pris avec beaucoup de sincérité et de fermeté, car ayant été nommé ensuite par l'Empereur à une autre préfecture, il refusa obstinément de s'y rendre. Il aurait dû s'en tenir là, mais il crut devoir adresser à ses administrés une proclamation dans laquelle il disait que la cause des Bourbons étant entièrement perdue, il les engageait à se soumettre sans résistance à Napoléon. C'était, leur disaitil, le seul moyen de ne pas attirer sur eux des calamités sans nombre, dont ils ne seraient dédommagés par aucune chance de succès. Cette franchise et le sentiment généreux qui lui dicta cette démarche prouvent qu'il avait peu de connaissance des hommes et trop de confiance dans sa perspicacité. Celui qui affirmait à cette époque que la maison de Bourbon ne devait jamais reparaître en France, était au moins aussi téméraire que celui qui n'admettait aucun doute sur son prompt rétablissement. Croire ensuite qu'il suffisait de parler suivant sa conscience pour désarmer ou satisfaire des partis implacables, c'était une illusion bien naïve; cette fausse démarche a été pour M. de Saint-Aulaire une source de dégoûts qui ont sensiblement influé sur le reste de sa carrière.

La nomination des préfets fut pour Napoléon l'occasion de déplaisirs fort sensibles. Il essuya un grand nombre de refus, même de la part de personnes qui n'avaient pas été bien traitées par la Restauration. M. d'Houdetot, M. de Tournon, par exemple. Ce dernier mit une persistance remarquable à ne rien accepter, car il fut nommé deux fois à des préfectures différentes. C'était un des meilleurs administrateurs ih France et contre lequel le gouvernement

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royal avait conçu fort mal à propos des préventions, uniquement fondées, je crois, sur ce qu'il avait été préfet de Rome. Il s'y était fait cependant universellement estimer, mais on le tenait probablement comme plus compromis qu'un autre dans l'usurpation de la souveraineté des Papes. Cet éloignement pour les fonctions jusqu'alors les plus désirées était une manifestation d'opinion très significative, il était difficile que Napoléon n'en fût pas affecté comme d'un symptôme très alarmant.

La nouvelle du désastre éprouvé par le duc d'Angoulème causa une profonde affliction dans le département que j'habitais et dans le pays environnant. Elle était de nature à y produire un grand découragement, même parmi les royalistes les plus zélés. Leurs efforts pour opérer un soulèvement et pour organiser des corps royalistes n'en continuèrent pas moins; leurs tentatives n'eurent un peu de succès que dans le département du Morbihan (1), et dans la partie de l'ancienne Vendée qui avoisine la mer. Là, en effet, il se forma des rassemblements assez importants pour appeler sérieusement l'attention du gouvernement. Cependant, même dans les cantons où les passions étaient le plus ardentes, il y avait cette grande différence entre les dispositions présentes et celles des beaux temps de l'insurrection vendéenne, qu'alors les paysans allaient chercher leurs anciens seigneurs pour les sommer de se mettre à leur tète et de les conduire au combat, tandis qu'il fallait cette fois que les anciens chefs vinssent les trouver dans leurs chaumières et les sollicitassent de revenir se ranger sous leurs vieux drapeaux. J'eus à cet égard les

(i) Le corps insurgé qui se forma alors dans le Morbihan eut poui* •chef ce M. Desol de Grisolles dont j*ai rapporté l'injuste et rigoureuse détention k Bicêtre sous le régime impérial. On pouvait s'attendre à voir dans un homme aussi cruellement traité le désir de se venger en se servant des armes qui se trouvaient en ses mains ; il faut dire & son honneur qu'il fut au contraire un des chefs les plus modérés de cette «poque.

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détails les plus circonstanciés par M. Portalis, alors premier président de la cour d'Angers, et en position de bien savoir ce qui se passait dans les départements de son ressort. Ce qu'il m'apprit me confirma dans l'opinion que je m'étais faite sur les résultats qu'on pouvait attendre d'un commencement ou plutôt d'une menace de guerre civile. Le mouvement du Morbihan eut toutefois une conséquence à laquelle je ne m'étais pas attendu. Personne n'ignore que pendant la guerre de la Vendée et des Chouans, la population des villes avait été en général dans des dispositions contraires à celles des habitants des cam pagnes. A Rennes et à Nantes, lorsqu'on apprit que l'insurrection commençait dans une partie de la Bretagne et de la Vendée, on voulut prendre quelques mesures pour se garantir des désordres qu'elle devait amener; une grande partie de la jeunesse de ces deux villes imagina de se fédérer pour garantir tous les territoires environnants de ces désordres. Le but réel de cette association était donc bien moins de défendre le gouvernement impérial que d'assurer la tranquillité du pays; il est même avéré que les dispositions des promoteurs de cette mesure étaient peu favorables à Napoléon. C'étaient de chauds amis de la liberté et nullement des défenseurs de l'Empereur; quand donc la nouvelle de cette levée de boucliers lui parvint, il en fut, au premier moment, très effrayé, ne se dissimulant pas qu'elle pouvait aisément se tourner contre lui. Son mécontentement s'accrut encore lorsqu'il apprit que les principales villes de la Bretagne suivaient l'exemple des deux premières et que toutes envoyaient des délégués pour lier ensemble leurs diverses fédérations. Il comprit dès lors que le seul moyen de parer ce danger était de s'emparer du mouvement, pour le diriger; de là est né le système de fédération qui s'est étendu sur une si grande partie de la France et qui a fini par compromettre tant de personnes. On en vint à le généraliser à ce point que là où

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