‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 89 sur 229 · LES FÉDÉRATIONS · texte numérisé non relu

LES FÉDÉRATIONS

il était impossible d'en faire un moyen d'action, on s'en est servi pour contraindre les gens à faire des professions de foi politique. On a vu dans des cours souveraines de vieux magistrats au moins sexagénaires obligés d'inscrire leurs noms parmi les fédérés. La cour d'Angers ne put échapper à cette nécessité. Elle la subit avec d'autant plus de rigueur qu'elle était plus voisine des" lieux oîi l'insurrection royaliste pouvait prendre racine. M. Portalis, qui la présidait, ne lui laissa prendre aucune délibération officielle. Les membres de la cour tombèrent d'accord de se fédérer individuellement, mais la cour ne s'engagea point comme corps. Bien que cela fût de beaucoup préférable, les royalistes n'en ont pas moins été très irrités contre M. Portalis, et il a fallu, lors de la seconde Restauration, une réunion de circonstances assez heureuses pour le tirer de ce mauvais pas.

Le mois d'avril s'écoula pour moi dans un trouble d'esprit et dans les plus cruelles appréhensions, quoique je n'eusse aucun sujet d'inquiétude personnelle. M. Lagarde avait poussé à mon égard les bons procédés et les ménagements aussi loin que possible. L'Empereur avait jugé à propos, contre tout droit, d'exiger des principaux fonctionnaires qui avaient servi le Roi, un serment qui était la condition de leur tranquillité. En cas de refus, ils étaient placés sous la surveillance de la haute police, et pouvaient par conséquent être à volonté envoyés d'un lieu dans un autre. Mon frère, en sa qualité d'ancien préfet du département de la Sarthe, fut invité à envoyer ce serment par écrit. Il n'était pas d'humeur à subir cette exigence; quant à moi, je n'attachais, j'en conviens, que peu d'importance à cette formalité, extorquée par la violence et par conséquent sans valeur. Mes arguments ne le convainquirent pas. J'allai alors voir au Mans M. Lagarde, qui me promit de traîner en longueur la réponse qu'il avait à faire au ministre. « Il doit avoir, me dit-il, bien d'autres

« affaires sur les bras, et celle-là, je l'espère du moins, « pourra être facilement perdue de vue. » Il m'a tenu parole et j'en eus la preuve lorsqu'en juillet je pris le portefeuille de rintérieur. En général, l'administration de M. Lagarde fut extrêmement douce, il évita l'emploi des moyens violents.

Il y avait un autre point fort délicat, qui dans cette partie de la France pouvait être dangereux, c'était l'appel des conscrits et des soldats qui avaient pris leur congé sous le gouvernement royal. Les ordres de l'Empereur étaient formels; cependant on aurait couru risque, en les exécutant avec trop de rigueur, d'envoyer beaucoup de ces recrues aux corps d'insurgés qui se formaient dans la province. M. Lagarde eut le bon esprit de procéder à ce rappel avec infiniment de douceur et en fermant les yeux sur beaucoup de réfractaires. Presque tous les préfets des départements de l'Ouest agirent de la même manière. Aussi les levées d'hommes furent-elles sensiblement plus faibles dans ces départements que dans les autres.

Un peu plus tard, Napoléon fut amené à organiser dans rOuest une véritable armée, dont il donna le commandement au général Lamarque. Celui-ci, après un succès assez décisif à la Roche-Servière, proposa aux chefs vendéens d'entrer en négociation, et il eut l'adresse de les amener à .signer la paix, le 26 juin, à Cholet. Jamais ils ne lui ont pardonné, non la victoire remportée sur eux, mais d'avoir su leur faire accepter cette paix au moment où la bataille de Waterloo allait rendre leur cause triomphante.

Nous vîmes arriver au château de Coulans un personnage dont je soupçonnai dès le premier jour le rôle suspect et redoutai quelque trahison. Mon frère s'était plus que jamais mêlé dans les projets de soulèvement des royalistes ; il était en relations avec un homme qui se déclara, je ne sais à quel titre, commandant des corps royalistes du département. Ces corps, à la vérité, n'existaient guère que

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