LA POLICE DE M. FOUCHÉ
sur les états qu'il portait dans sa poche, car ils n'ont jamais compté plus de deux ou trois cents hommes à peine armés, avec lesquels il se donna le plaisir d'une entrée triomphale au Mans, alors que l'Empereur fut de nouveau vaincu. Mon frère avait fait en grande partie les frais de leur habillement. Un jour qu'il était en conférence mystérieuse dans le parc, le hasard me conduisit dans l'allée où se passait le rendez-vous. J'eus bientôt reconnu le personnage; c'était un sieur Sauquaire-Souligné, ruiné depuis longtemps par les folles entreprises qu'il avait faites en agriculture. Réduit à vendre sa propriété, il s'était mis à la solde de la police, et je ne pouvais douter qu'il n'eût été, dans les départements de l'Ouest, agent de M. Fouché et du duc de Rovigo, l'un après l'autre. Il se donnait, au moment présent, pour le royaliste le plus zélé, l'un des plus actifs promoteurs du soulèvement qui allait éclater dans trente départements au moins. Tel était le but, assurait-il, des courses qu'il ne cessait de faire dans tous les châteaux, avec des changements de nom perpétuels.
Aussitôt après son départ, je me hâtai d'informer mon frère de ce que je savais sur le compte de ce dangereux auxiliaire. Il était déjà tellement circonvenu que je ne pus l'éclairer sur ce misérable, avec lequel il était décidé à conserver de très nuisibles relations. Ne voulant pas me trouver enveloppé dans les conséquences de la trahison que je prévoyais, je me décidai dès lors à partir dès le !•' mai pour le Mont-Dore. M. Sauquaire-Souligné a bientôt justifié toutes mes prévisions. Vers le milieu du mois de juin, mon frère apprit qu'il était dénoncé par lui et reçut de M. Lagarde l'ordre de quitter le département. Il fut obligé de se réfugier à Paris, heureux encore d'avoir eu affaire à un préfet bien décidé à ne pas se compromettre avec le parti royaliste.
Après la seconde Restauration, M. Sauquaire-Souligné continua pendant quelque temps le rôle qu'il avait joué
durant les Cent-jours, puis, ne le trouvant pas assez lucratif, il se jeta dans le parti opposé, publia les écrits les plus violents contre le gouvernement royal, entra dans toutes les conspirations, fut réduit à aller chercher un asile hors de France, arriva enfin en Portugal, où il se signala par des méfaits qui faillirent le mener à la potence.
Mon projet en traversant Paris était d'y passer quinze jours, si on m'en donnait l'autorisation. Je voulais employer ce temps à me mettre au courant de la situation. Beaucoup de faits graves s'étaient passés depuis le jour où j'avais quitté la capitale; le plus important était l'alliance solennelle des puissances contre Napoléon; personne ne pouvait plus la révoquer en doute, elle avait été signée à Vienne le 25 mars. Dès qu'on avait appris l'entrée de Napoléon dans la ville de Lyon, on avait pris la résolution de le combattre à outrance. Le traité d'alliance du 25 mars fut conçu et rédigé en prenant pour base les engagements contractés l'année précédente à Chaumont, et il ne pouvait y en avoir déplus menaçants pour lui; ainsi la France allait avoir encore une fois l'Europe entière sur les bras; elle était condamnée de nouveau à supporter la plus terrible de toutes les guerres. Quel dédommagement pouvait-elle espérer? Le bienfait d'une reforme dans le gouvernement impérial telle qu'elle était formulée dans ÏActe additionnel aux constitutions de l'Empire?
Cet acte, en date du 22 avril, allait être soumis à l'acceptation du peuple comme l'avaient été toutes les constitutions éphémères que nous avions vues se succéder eu France depuis vingt-cinq ans. Cette acceptation, dont on ne faisait comme de raison aucun doute, serait proclamée dans l'assemblée du Champ de Mai. Enfin, par un décret en date du 30 avril, les électeurs des collèges de département et d'arrondissement étaient convoqués dans le plus bref délai, aux chefs-lieux des départements et des arrondissements, à l'effet de procéder à l'élection des membres