‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 93 sur 229 · MISSION DE M. DE SAINT-LÉON A VIENNE · texte numérisé non relu

MISSION DE M. DE SAINT-LÉON A VIENNE

envoyé le premier pour plaider la cause de Napoléon et garantir ses bonnes intentions pour tout ce qui se prononcerait en sa faveur. M. de Montrond devait surtout insister sur le retour en France de Timpératrice Marie-Louise et de son fils. Il revint presque aussitôt avec les réponses les moins satisfaisantes sur tous les points.

Après lui, arriva à Vienne M. de Saint-Léon, envoyé par M. Fouché. Sa mission était de voir ce qu'on pourrait faire et obtenir en adoptant le duc d'Orléans. M. Fouché voulait avoir plusieurs cordes à son arc; il avait remis à M. de Saint-Léon une lettre que celui-ci avait cachée dans la sellette d'un harnais ; il ne la remit pas dans le premier moment, et voulut, sur sa seule parole, trancher du négociateur; mais voyant que ce qu'il paraissait dire de son chef était peu écouté, il se décida enfin à remettre la lettre dont il était porteur (1) et que M. de Talleyrand ne voulut ouvrir qu'en présence de M. de Metternich et de M. de Nesselrode. Toutes ces menées, toutes ces intrigues ne devaient conduire à rien, la situation étant de celles qui ne se dénouent que sur les champs de bataille.

Ce qu'il faut retenir du récit de M. Fleury de Chaboulon, c'est la naïve exposition faite, par l'envoyé de M. de Metternich, du sentiment qui dominait alors dans les conseils de la Sainte- Alliance. Ce qui est dit par lui se rapporte si bien avec plusieurs actes publics et authentiques, qu'on ne saurait concevoir le moindre doute sur sa véracité. Il est donc certain que les droits de la maison de Bourbon pesaient d'un poids bien léger dans la balance des intérêts que l'Europe entière s'apprêtait à défendre. La guerre

(1) Juillet 1835. Une copie qui est récemment tombée dans mes mains de la lettre que M. Fouché remit à M. Fleurj de Chaboulon et que celui-ci, lors de son second voyage à Bûle, fit lire à M. Werner, confirme pleinement tout ce qui se trouve dans le récit de M. de Chaboulon et dans le mien; elle ne laisse, à mon sens, aucun doute sur l'avertissement que M. Fouché avait reçu et qui servit de règle à sa conduite.

allait être faite cette fois à Napoléon et à la France, à cause de l'appui qu'elle lui prêtait, mais sans que rien fût encore ni prévu ni arrêté pour une seconde restauration de l'ancienne dynastie. Le gouvernement royal existait encore en France au moment où la déclaration du 13 mars avait été publiée, les alliés avaient alors promis au monarque régnant aussi bien qu'à la nation qu'on croyait réunie autour de lui, leurs secours efficaces contre l'ennemi commun. Mais, lorsque, au 25 mars, un traité d'alliance fut conclu entre les anciens coalisés, déjà l'état des choses était fort changé. On regardait comme certain le succès de Napoléon, aussi ne fut-il plus question de porter secours au roi de France et à la nation, mais bien seulement de combattre à outrance Napoléon et de mettre l'Europe à l'abri des dangers dont son retour la menaçait.

L'article 8 invitait bien le roi de France à donner son adhésion; mais lorsque l'Angleterre ratifia le traité, le 25 avril, elle eut soin de déclarer comment elle entendait l'article 8. Il obligeait, suivant elle, les parties contractantes, d'après les principes d'une sûreté mutuelle, à un effort commun contre le pouvoir de Napoléon, mais il ne devait pas être imposé au roi d'Angleterre l'obligation de poursuivre la guerre dans la vue de contraindre la France à accepter une forme de gouvernement plutôt qu'une autre.

Le 9 mai, les ministres des trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie remirent au ministre d'Angleterre l'acquiescement de leurs cours à l'interprétation que le gouvernement britannique avait adoptée. Ainsi voilà les intérêts de la maison de Bourbon qui n'entrent plus que très secondairement dans les vues des alliés ; on entrevoit même qu'ils pourraient être sacrifiés, si ce sacrifice devait amener plus sûrement l'anéantissement de la puissance de Napoléon.

M. de Talleyrand, à la date du 23 avril, écrivait de

Page 1