LETTRE DE M. DE TALLEYRAND AU ROI
Vienne au roi Louis XVIII, retiré à Gand (1) : « Sire, il « vient de se passer ici une chose que je voudrais pouvoir « laisser ignorer à Votre Majesté comme propre à Taffliger, te mais qu'il lui importe de connaître comme essentiellement « liée à sa situation présente, et qu'elle apprendrait inf ailce liblement d'ailleurs peut-être sans les circonstances qui « lui servent de correctif et de contrepoids.
« Depuis quelque temps, j'ai eu lieu de remarquer que si « l'empereur de Russie avait été souvent opposé à ce que « désirait Votre Majesté, il n'y a pas toujours été porté « seulement par le but qu'il se proposait lui-même, mais « encore, dans quelques circonstances, parce qu'il s'est « trouvé blessé : 1" de ce que Votre Majesté ne lui a point « offert le cordon bleu, l'ayant donné au Prince Régent; « 2** de l'inutilité de son intervention et de ses instances en (c faveur du duc de Vicence, à qui il s'intéresse vivement, « et qui a été exclu de la Chambre des pairs ; 3" de la fer- « meté avec laquelle Votre Majesté, dans la question du « mariage, a refusé de condescendre à ses désirs sur le « point religieux; 4** enfin, de ce que la Charte constitu- « tionnelle s'éloignait en plusieurs points des vues qu'il avait « manifestées à Paris à ce sujet, et que son attachement (c pour les idées libérales lui faisait regarder comme très « utiles et très importantes.
« Je savais que depuis quelque temps il s'en plaignait « dans son intérieur, mais cela me paraissait alors de peu « d'importance. Aujourd'hui je dois croire que cette dis- « position d'esprit influe sur sa manière de juger la situa- « tion de la France et celle de Votre Majesté.
« D'après les nouvelles de France et les rapports de
(1) On doit remarquer avant tout que cette lettre est antérieure de deux jours à la signification faite par l'Angleterre de la réserve qu'elle opposait à la ratification du traité du 25 mars, réserve qui reçut, le 9 du mois suivant, l'adhésion de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Prusse. Ainsi les pressentiments et les craintes de celui qui l'écrivait ne tardèrent pas à être justifiés et même surpassés.
« ceux qui en viennent, Votre Majesté a pour elle le corps « entier de la nation, et contre elle deux partis, celui de « Farmée qui est tout entier pour Bonaparte, ce qui s'y « trouve de bien intentionné étant subjugué ou entraîné « par la masse ; et le parti formé de ce qui reste des « anciennes factions révolutionnaires. Le second ne s'est « joint au premier que parce que celui-ci ayant pris les « devants sur l'autre, il s'est trouvé dans la nécessité de « suivre. Ils ne s'accordent qu'en ce seul point, que tous « les deux voulaient Un changement; mais ils ne le vou- « laient ni pour les mêmes motifs, ni pour la même fin. « L'armée, ennuyée du repos, voulait un chef qui lui rendît « toutes ses chances de péril, de fortune et de renommée « auxquelles elle était habituée depuis vingt-deux ans. « Bonaparte était éminemment son homme. Les chefs de te l'autre parti connaissent Bonaparte et le détestent. Ils a connaissent son insatiable soif de dominer, ils savent que a la liberté civile n'a point de plus cruel ennemi. Ils sen- « tent très bien que là où une armée rebelle a déféré le « pouvoir suprême, il peut à peine exister une vaine ombre a de gouvernement civil; que, hors du gouvernement civil, « ils ne seront rien, et que l'obéissance passive sera leur « partage comme celui de tout le monde. Ils ne se font point « illusion sur le motif qui a porté Bonaparte à se rappro- « cher d'eux; ils savent que son union avec eux est de sa « part une union forcée , que les liens par lesquels ils a essayeront de le contenir, et qu'il consent en ce moment a à recevoir, n'auront de force qu'autant qu'il n'aura pas « le pouvoir de les rompre, et que des victoires, s'il en « remporte , lui donneront ce pouvoir. Ils ne se dissimu- « lent point que ce que rarméc a fait une fois, elle pource rait le faire une seconde, une troisième fois, et que dans « un tel état de choses , il n'y aurait de sûreté ni pour « le maître, ni pour les esclaves. Désabusés de leurs « anciennes chimères, ils ne rêvent plus la République; les