SENTIMENTS DE L'EMPEREUR ALEXANDRE
« même par quels reproches il prétend les justifier. La « force de cette considération peut seule me contraindre à « les rapporter.
a L'empereur ayant demandé d'abord à lord Clancarty « pourquoi il n'approuvait pas le projet de déclaration et « quelle objection il avait à y faire : C'est, a répondu lord « Clancarty, qu'il ne dit pas, à mon avis, tout ce qu'il doit « dire. Ce n'est pas assez de renverser Bonaparte, il ne « faut pas ouvrir la porte aux Jacobins, dont je m'accom- « modérais encore moins que de Bonaparte lui-même. — « Les Jacobins, a repris l'empereur, ne sont à craindre que « comme auxiliaires de Bonaparte, et c'est pour cela qu'il « faut tendre à les détacher de lui; lui tombé, ce ne sont « pas eux qui recueilleront son héritage. La question est « d'abord de le renverser, nous sommes sur cela tous « d'accord. Pour moi, j'y consacrerai toutes mes forces et « ne me reposerai point que cela ne soit fait. Du reste, je « consens à ajourner une déclaration ou proclamation quel- « conque au moment où nos troupes seront plus près de la « France; c'est même là mon avis. Mais le renversement « de Bonaparte n'est pas le seul point sur lequel il soit « nécessaire de nous entendre. Dans une entreprise aussi « grande que celle où nous sommes engagés, il faut, dès le « principe, envisager la fin. Le renversement de Bonaparte « n'est que la moitié de l'ouvrage. Il restera à pourvoir à la « sécurité de l'Europe, qui ne peut être tranquille tant que « la France ne le sera pas; et la France ne le sera qu'avec « un gouvernement qui convienne à tout le monde. — La « France, a dit lord Clancarty, était heureuse sous le gou- « vernement du Roi; il a pour lui les vœux de toute la « nation. — Oui, a répondu l'empereur, de cette partie de « la nation qui n'a jamais été que passive, qui depuis « vingt-six ans supporte toutes les révolutions, qui ne sait « qu'en gémir, et n'en empêche aucune. Mais l'autre partie, « qui semble la nation tout entière parce qu'elle seule
« se montre, qu'elle seule agit et qu'elle domine, se sou- « mettra-t-elle volontiers, et sera-t-elle fidèle au gouverne- « ment qu'elle vient de trahir? Le lui imposerez-vous malgré « elle? ferez-vous pour cela une guerre d'extermination, « peut-être sans ternie? et avez-vous la certitude de réussir? « — Je sens, a répliqué lord Clancarty, que le devoir finit « où l'impossibilité commence; mais jusqu'à ce qiie l'im- « possibilité soit avérée, je tiens que le devoir des puis- « sauces est de soutenir le souverain légitime et de ne <c pas même mettre en question s'il peut être abandonné. — « Nos premiers devoirs, a repris l'empereur, sont envers « l'Europe, et envers nous-mêmes. Le rétablissement du « gouvernement du Roi fût-il facile, tant que l'on n'aurait a pas une certitude de sa stabilité future, que ferait-on en le « rétablissant, sinon de préparer à la France et à l'Europe « de nouveaux malheurs? Si ce qui est arrivé une fois « arrivait encore, serions-nous réunis comme aujourd'hui? « Aurions-nous près d'un million d'hommes sous les « armes? Serions-nous prêts au moment où le danger vien- « drait à éclater? et quelle probabilité y a-t-il, les éléments a de désordre étant les mêmes, que le gouvernement du « Roi serait plus stable qu'il ne l'a été? Du reste, quelque « opinion que l'on ait à cet égard, le rétablissement du Roi « que nous désirons tous, et que je désire particulière- « ment, pouvant rencontrer des obstacles insurmontables, <( dès que ce cas est possible, il est bon de le prévoir et « de convenir d'avance de ce que l'on aurait alors à faire. <( L'année dernière, on aurait pu établir la régence; mais « l'archiduchesse Marie-Louise, à qui j'ai parlé, ne veut « point, à quelque prix que ce soit, retourner en France (1).
(1) Rien de plus yrai que cette assertion. Marie-Louise s'était prononcée à cet égard de la manière la plus formelle, et sa résolution était d'autant plus ferme qu'elle tenait au nouvel attachement qu'elle avait contracté, qui ne lui permettait pas de penser à se rejoindre avec Napoléon ; on sait sa liaison avec M. de Neiperg, et comment elle l'avait contractée presque aussitôt sa sortie de France.