L'ANGLETERRE ET L'EXPÉDITION D'ALGER
a libre de forces et d'influence dans la Méditerranée tel « qu'il existe sans altération. » L'aveu était remarquable, on pourrait ajouter qu'il était naïf jusqu'à l'imprudence. On doit juger du degré d'aigreur qui régna à cette époque entre le cabinet de Londres et celui de Paris. Le ton du premier alla plusieurs fois jusqu'à la menace, on y répondit par une froide impassibilité.
Dès le 12 mars, la France adressa aux cours de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres, une circulaire, qu'elle adressa quelques jours plus tard à celles de Rome, de Madrid, des Deux-Siciles, de Sardaigne et de Toscane, dans laquelle elle affirmait de nouveau ses intentions. Cette circulaire fut généralement bien accueillie; TAutriche même fit une réponse assez obligeante. M. de Polignac, un jour où M. Stuart lui donnait lecture d'une dépèche de son ministre dans laquelle se trouvaient ces paroles : « La persévérance de la France à refuser les « explications qu'on lui demande fera retomber sur elle les « conséquences de ce refus », put lui répondre que, « toutes « les cours d'Europe ayant été satisfaites des communicaa tions que la France leur avait adressées, si le refus d'en « donner d'autres devait entraîner des conséquences, la a responsabilité en appartiendrait tout entière à ceux qui « les auraient provoquées par leurs exigences ».
Les formes sèches et cassantes du duc de Wellington, la ténacité écossaise de lord Aberdeen ont échoué devant la fermeté de M. de Polignac; l'opiniâtreté de son caractère lui a procuré le grand mérite de ne pas se laisser impressionner par les dangers auxquels il s'exposait, d'avoir accepté toutes les responsabilités et de ne s'être pas laissé détourner du but qu'il voulait atteindre. Si la flotte française, lorsqu'elle mit à la voile, ne rencontra pas sur son chemin une flotte anglaise, il le faut attribuer principalement à la secrète conviction dans laquelle on se complaisait, à Londres, qu'un grand échec attendait l'expédition
sur la côte d'Afrique, et qu'elle se terminerait probablement par une déroute qui porterait à la puissance et surtout à la marine françaises un coup dont elles se ressentiraient pendant longtemps. Il en résulterait l'affermissement dans la Méditerranée de la prépondérance dont l'Angleterre avait eu le bonheur de s'emparer et à laquelle elle attachait un si grand prix.
M. de Polignac eut de si fortes raisons pour croire aux intentions hostiles de l'Angleterre, que déjà il s'occupait de réunir des forces sur la frontière nord de la France, convaincu que le meilleur moyen de contenir l'Angleterre dans la Méditerranée était de menacer ce royaume des Pays-Bas qu'elle avait tant contribué à élever et dont l'existence lui était si précieuse. Mais quels moyens pouvait-il avoir de donner à ce rassemblement un caractère vraiment sérieux? Les troupes dont il pouvait disposer étaient bien faibles, alors que l'élite de l'armée française était sur les côtes d'Afrique et en reviendrait difflcilement, s'il plaisait à l'Angleterre de s'opposer à leur retour. De quel œil l'Europe verrait-elle une entreprise qui pouvait troubler le précieux repos dans lequel tous les cabinets se complaisaient depuis 1815 et pour lequel leur goût s'est si hautement manifesté? Sur toutes ces questions les réponses sont difficiles ; je me borne à affirmer que l'idée de cette diversion en Belgique était entrée dans la tête de M. de Polignac.
Pour montrer jusqu'où ont été les instances de l'Angleterre et ses sentiments hostiles contre nous à cette époque, il suffît de lire dans un document officiel ce que raconte M. de Laval. Il se disposait à profiter d'un congé. Au moment de quitter Londres pour passer quelques semaines en France, il alla prendre congé des ministres anglais : ceux-ci, profitant de l'occasion, lui renouvelèrent avec les plus vives instances le désir que la France s'engageât à ne rien garder des a territoires qu'elle pourrait conquérir en