M. DE SÉMONVILLE A PARIS
Le parti républicain a publié sur cette scène un récit fort différent; il suppose que M. de Sémon ville fut assez mal reçu, même éconduit rudement. Je puis garantir l'exactitude de ma version. Un fait que je puis attester, parce qu'il m'a été raconté le lendemain matin par M. de Sémonville devant vingt personnes qu'il ne pouvait vouloir induire en erreur, prouve que le partisan le plus déterminé des révolutions, M. de La Fayette lui-même, ne croyait pas possible dans ce moment-là de lutter contre le bon effet des résolutions qui venaient d'être annoncées. Au moment où M. de Sémonville, qu'il connaissait de vieille date, allait se retirer, il s'approcha de lui, commença par lui offrir une escorte que celui-ci refusa, puis, se penchant à son oreille, lui dit : « Avez-vous au moins « songé, mon vieux camarade, à nous assurer la cocarde (c nationale? car encore faut-il que nous autres patriotes « ne sortions pas de ceci sans y avoir gagné quelque « chose, autrement on nous croirait battus. » M. de Sémonville fut obligé de lui avouer qu'il n'avait rien entendu dire à ce sujet.
L'apparition de M. de VitroUes devant la commission municipale avait produit un assez mauvais effet. M. de Sémonville avait été obligé d'expliquer comment il l'avait trouvé à Saint-Cloud, unissant ses efforts à ceux des bons citoyens qui avaient emporté les résolutions qu'il venait d'annoncer.
En sortant de l'Hôtel de ville, les trois messagers se séparèrent, et M. d'Argout, après s'en être entendu avec M. de Sémonville, se rendit à la réunion des députés chez M. Laffitte. Il y arriva vers dix heures, non sans avoir couru quelques dangers près de l'hôtel de M. Laffitte, où il entra par une porte de côté. Une fois introduit, il trouva dans la première pièce une foule de jeunes gens, plusieurs rédacteurs de journaux et quelques combattants de la veille et de la matinée. M. Laffitte se tenait dans la pièce
suivante avec les députés et quelques autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient le duc de Broglîe. M. d'Argout répéta tout ce que M. de Sémonville avait dit à la commission municipale. Il fut écouté avec attention et avec les apparences d'un intérêt véritable; seulement M. Laffitte dit alors : « Tout cela est fort bien, je m'en « accommoderai à merveille, mais il sera plus difficile de a le faire accepter à ces jeunes têtes que nous avons là de « l'autre côté et qui sont bien animées ! » Les membres de la réunion se décidèrent néanmoins à envoyer le duc de Broglie au Luxembourg pour avoir de M. de Sémonville la confirmation de tout ce que venait de leur dire M. d'Argout. M. de Broglie s'acquitta de la mission, et son rapport fut des plus favorables. La réunion resta en permanence jusqu'à une heure du matin, attendant le duc de Mortemart. Ne voyant rien venir, chacun se retira avec promesse de se rejoindre le lendemain de fort bonne heure. Pour plus grande précaution, M. d'Argout avait été prié de se rendre de nouveau à Saint-Cloud afin de savoir ce qui avait pu s'opposer au départ du duc de Mortemart.
Tous ces retards permirent aux hommes qui ne voulaient pas qu'on traitât avec le gouvernement de prendre leurs mesures en redoublant d'activité. M. de La Fayette, revenu de son premier étonnement, se mit avec plus d'ardeur que jamais à préparer sa chère république. M. Laffitte eut les communications les plus actives avec M, le duc d'Orléans, bien résolu à mettre dès le lendemain le nom du prince en avant. Quels obstacles avaient donc empêché l'arrivée du duc de Mortemart?