LA MARCHE SUR RAMBOUILLET
« français dans ses entreprises. » Puis les commissaires envoyés, puis enfin le départ de Charles X pour la frontière, jusqu'à laquelle il serait accompagné par lesdits commissaires, chargés de veiller à sa sûreté.
Ce récit cache mal l'embarras de ceux qui l'ont rédigé t Ainsi on avait envoyé six mille hommes de la garde nationale pour combattre quinze mille hommes de la garde royale I Qui donc a vu ces six mille hommes sur la route? Je n'en ai pas vu un seul; il a dû y en avoir bien peu, en admettant que quelques-uns y soient allés isolément. A ma connaissance, il n'y a eu que des volontaires pris dans les derniers rangs de la population, et quand on parle de quarante à cinquante mille, c'est de la fantasmagorie; il n'y en a jamais eu plus de quinze à vingt mille. Cette marche sur Rambouillet, destinée à obtenir par l'intimidation un dénouement ardemment désiré, est sans contredit la mesure la plus difficile à justifier dans l'histoire des journées de la révolution de Juillet. On aura peine à se figurer le douloureux étonnement que nous avons tous éprouvé à Paris quand le triste récit de l'expédition nous fut connu, l'indignation que provoqua le peu de résistance, la résignation inattendue avec laquelle on avait quitté Rambouillet et pris la route de Cherbourg. La branche ainée acceptant son exil! On s'explique qu'après cet abandon, bien des hommes indépendants, éclairés, aient accepté, eux aussi, les faits accomplis et cherché, en aidant à l'établissement du pouvoir nouveau, à éviter au pays de plus grands malheurs. On avait, non sans motif, beaucoup redouté le retour de la colonne lancée sur Rambouillet; tout rentra dans l'ordre sans difficulté. La modération que le peuple de Paris avait montrée dans les jours de combat, l'absence de tout excès après la victoire, en imposèrent aux plus ardents. On ne voulait pas se démentir; ils le sentirent.
Le voyage de Charles X avec son escorte se fit à petites journées. Cette lenteur ne manquait pas de dignité. On a
dit qu'il se faisait encore des illusions, qu'il attendait quelque revirement en sa faveur, qu'il avait envoyé au général Donnadieu Tordre de passer la Loire avec toutes ses troupes et de se porter en Vendée. J'ignore si ces assertions sont fondées. Ce que je puis affirmer, c'est que les conversations tenues à Chartres par M. de Peyronnet, après s'être séparé du Roi, ne laissèrent aucun doute sur les illusions qu'on y conservait, sur la puissance du secours qu'on se flattait de trouver dans les dévouements vendéens (1). Le Roi avait encore une raison pour s'éloigner lentement. Il avait, aussitôt que son départ fut résolu, fait connaître à l'ambassadeur d'Angleterre, d'abord son intention de relâcher au moins en Angleterre en sortant de France, puis son désir que des bâtiments anglais vinssent le prendre à Cherbourg, ou qu'une frégate anglaise vînt protéger sa liberté. Il avait la secrète pensée qu'on voudrait le forcer à se réfugier en Amérique, lui et les siens. L'ambassadeur d'Angleterre envoya un de ses secrétaires d'ambassade, M. C. Caradok, à Londres, porter au cabinet anglais" le désir du Roi. Le ministère, à la tête duquel était le duc de Wellington, répondit que rien ne s'opposerait à ce que Charles X débarquât avec sa famille en Angleterre ; mais que pour tout ce qu'on lui demandait au delà, le gouvernement de France pouvant s'en offenser, le gouvernement anglais ne saurait l'accorder. M. Caradok fit la course avec
(1) Le désordre était si grand au moment où M. de Peyronnet se crut enfin obligé de quitter le Roi, qu'il ne put obtenir, pour gagner Chartres, ni cheval ni voiture. Le service des écuries du Roi ne tint aucun compte des ordres qui lui furent donnés. Le malheureux fut obligé de s'acheminer & pied avec une petite chaussure de salon. Il fit ainsi les dix lieues qui séparent Rambouillet de Chartres, où il arriva excédé et l'esprit presque égaré. L'hôtel de la préfecture où il se présenta était déjà abandonné par le préfet. Il envoya chercher le receveur général, M. Saillard, auquel il tint encore des discours d'une confiance folle. J'ai su ces détails de M. Saillard, qui l'installa dans une maison où il se reposa quelques heures et où lui furent donnés les moyens de continuer sa route jusqu'à Tours, où elle fut interrompue d'une manière si fatale.