‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 170 sur 241 · FUNÉRAILLES DU PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DU PRINCE DE CONDÉ

suicide comme la conséquence d'un affaiblissement d'esprit qu'expliquait assez bien le genre de vie que le prince avait toujours mené. Les seules jouissances auxquelles il eût été sensible jusqu'alors lui manquaient à la fois, sa santé ne pouvant plus soutenir les fatigues de la chasse. Enfin, sa tète affaiblie n'avait pu supporter l'ébranlement qu'avaient dû lui causer les derniers événements politiques.

Je fis le même récit à la reine Amélie, chez laquelle je fus introduit. Près d'elle se trouvaient Madame et Mgr le duc d'Orléans. Les deux princesses adoptèrent l'explication du suicide, mais le jeune prince ne voulut pas l'admettre. Que son oncle, qui était si brave, disait-il, se fût tiré un coup de pistolet, il le comprendrait encore; mais qu'il se fût pendu, qu'il eût voulu mourir d'une telle mort, il le tenait pour impossible. Il y avait dans cette incrédulité quelque chose de noble et d'élevé qui donnait peu d'envie de la combattre. Cependant je le priai d'observer qu'on ne devait jamais, sans les présomptions les plus fortes, admettre la supposition d'un crime, et qu'il devait au moins suspendre son jugement, jusqu'au moment où le rapport des médecins et le résultat de l'enquête lui fourniraient les moyens de l'asseoir sur une plus ample connaissance des faits.

Je pensais que ma tâche était terminée et que je n'aurais plus à m'occuper d'une si triste affaire. Mais le Roi jugea à propos de me désigner, comme président de la Chambre des pairs, pour tenir, à la cérémonie des funérailles, un des coins du drap mortuaire; les trois autres devaient être tenus par le président de la Chambre des députés, le maréchal Macdonald et le comte de La Villegontier. La cérémonie eut lieu le 4 septembre. Huit jours s'étaient écoulés depuis le décès, et ces huit jours avaient suffi pour donner force et vie à tous les sentiments qu'une telle catastrophe pouvait faire naître, pour soulever et accréditer les bruits les plus odieux. Les circonstances qui avaient, dans le

premier moment, autorise les soupçons dont je ne m'étais pas moi-même défendu, avaient été grossies, ampliQées. Le faux avait été mêlé au vrai, et pour le plus grand nombre peut-être les soupçons étaient devenus des certitudes. La haine que toute la maison du prince portait à Mme de Feuchcres avait contribué à propager les plus graves imputations sur la part qu'on se plaisait à lui attribuer dans l'attentat qui avait, disait-on, tranché les jours du malheu reux prince. J'ai rencontré dans les salons de Paris, surtout dans ceux du faubourg Saint-Germain, beaucoup de personnes ne pouvant se résoudre à croire que le dernier des princes de la maison de Condé eût volontairement terminé sa vie, admettant beaucoup plus vçlontiers la possibilité d'un crime. Cette hypothèse supposait la plus monstrueuse des ingratitudes (il n'eût pu être commis que par une seule main) et aussi la plus rare scélératesse.

Il faut le reconnaître, il y avait dans la situation de Mme de Feuchères un côté qui prêtait aux mauvaises pensées. Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les intrigues qu'elle avait mises en œuvre, de toutes les suggestions dont elle avait usé pour s'assurer une immense part dans la fortune du prince. Peu s'en était même fallu qu'il ne la lui laissât tout entière, au détriment de tous ses proches. Mieux conseillée, elle avait cependant compris qu'un don de soixante à soixante-dix millions serait tellement exorbitant que la puissante famille dépouillée trouverait probablement moyen d'en contester la validité et de le faire annuler. C'est alors qu'elle avait habilement suggéré un testament qui fut signé au mois d'août 1829. Le prince de Condé, après avoir institué son légataire universel le duc d'Aumale, quatrième fils du duc d'Orléans, son petit-neveu et son filleul, laissait à Mme de Feuchères , avec le château de Saint-Leu , des valeurs en terres, bois, argent comptant et mobilier qui ne pouvaient pas être estimées moins de douze millions. Elle avait été

MADAME DE FEUCHERES. 35§

jusqu'à faire comprendre dans ce legs un pavillon qu'elle occupait à Paris, dans le Palais-Bourbon, où elle s'était fait arranger un somptueux appartement. Nul souvenir pour une fille naturelle du prince, Mme de Reuilly, qu'il avait jadis beaucoup aimée, mais qu'elle était parvenue à écarter de lui dans les dernières années. Enfin, les officiers, les domestiques du prince étaient traités sans générosité et ne recevaient guère que ce qu'il était impossible de ne pas leur donner.

Ce testament, dont la principale disposition, celle qui désignait le légataire universel, était déjà généralement connue, devint public aussitôt après le décès. On peut aisément se faire une idée des réflexions auxquelles il donna lieu, lorsque tous les détails en furent connus. Mme de Feuchères avait donc un intérêt à ce que l'ouverture de la succession eût lieu le plus tôt possible. N'était-il pas toujours révisable? Un seul jour de refroidissement -entre le prince et elle pouvait amener son annulation. Or, ce refroidissement commençait à se manifester, au dire de beaucoup de personnes. Le prince paraissait fatigué de ses relations avec elle; elle-même n'avait plus pour lui les attentions accoutumées. Les derniers événements politiques ne pouvaient-ils pas lui inspirer des résolutions fort différentes de celles auxquelles il s'était arrêté ? Il avait eu la pensée de quitter la France et pouvait éprouver le besoin de secourir ses parents exilés. Sa mort tranchait toutes ces questions; on disait très hautement que Mme de Feuchères l'avait désirée, que peut-être elle l'avait voulue.

La veille du jour où devait avoir lieu la cérémonie des funérailles, un de mes collègues à la Chambre des pairs, l'un des hommes les plus consciencieux de cette Chambre, M. de Jaucourt (sa famille avait eu beaucoup de rapports avec la maison de Condé), me remit une note dans laquelle étaient énumérées toutes les circonstances qui pouvaient motiver les plus graves soupçons. Il était surtout beaucoup

parlé d'une porte restée inaperçue dans le premier moment et par laquelle les meurtriers avaient pu entrer dans la chambre du prince. Elle était, disait-on, située dans un des coins de son alcôve et donnait dans une garde-robe qui avait sa sortie dans le corridor. Rien de plus positif, de plus circonstancié que cette assertion. Je répondis à M. de Jaucourt que, si le fait était exact, il ne pouvait manquer d'être constaté dans la visite des lieux que les magistrats chargés de Tinstruction judiciaire avaient dû faire ; que cette instruction n'était pas de mon ressort, mais que, comme j'allais le lendemain à Saint-Lcu, je ne manquerais pas de le vérifier moi-même avec le plus grand soin, à moins que les scellés apposés n'y missent obstacle.

Le lendemain samedi, j'arrivai un peu avant l'heure indiquée pour les funérailles. Le corps était exposé dans l'appartement d'en bas, et nul scellé n'avait été mis sur l'appartement que le prince avait occupé au premier étage. Je me fis sans difficulté ouvrir sa chambre à coucher, dont je visitai tous les détails avec l'attention la plus scrupuleuse. Ce nouvel examen me convainquit que l'existence d'une porte dans l'alcôve était de pure invention, et qu'il n'y en avait pas d'autre que celle qu'il avait fallu briser pour pénétrer dans la chambre, le jour de la mort. Eh bien, on n'en a pas moins distribué dans tout Paris, quelques jours plus tard, une brochure à laquelle était joint un plan où cette porte d'alcôve se trouvait indiquée.

Je redescendis dans l'appartement dans lequel se réunissaient les personnes devant assister à la cérémonie. J'y trouvai M. de La Villegontier et fus très surpris de l'étrange modification qui s'était opérée dans son esprit. Huit jours auparavant, je l'avais laissé ne supportant pas la moindre apparence d'un doute sur la réalité du suicide ; je le retrouvai très porté à admettre l'assassinat, presque décidé à y croire. Je le priai de m'expliquer la cause de ce changement. « Le verrou, me dit-il, était fermé au dedans; dès

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